Premier chapitre

Paris, Novembre 2025

Freya griffonne frénétiquement sur son cahier les ultimes lignes du poème qu’elle souhaite soumettre au concours de poésie du collège. Lauréate des trois précédentes éditions, elle souhaite en faire une coutume en décrochant le prix de la meilleure poésie de l’établissement pour la quatrième fois consécutive. 

Le thème de cette édition se centre autour de la fleur sous toutes ses coutures. Freya Celsina n’étant pas férue de flore, la tâche s’annonce plus ardue qu'espérée pour l’enfant de treize ans. 

Son frère jumeau ne parvient pas à saisir cet engouement pour un simple concours de poésie à la récompense grotesque : la publication du nom du lauréat dans le magazine de l’établissement. N’éprouvant aucun intérêt spécifique pour la littérature, mais doté d’une extrême curiosité, il ne put s’empêcher de mettre son nez dans les affaires de sa sœur.

  • Vas-y, lis-moi ce que t’as écrit, j’vais t’aider !

Freya soupire. Elle n’a besoin de l’aide de personne - encore moins de celle de son frère dont les intentions lui semblent plus que discutables.

« Jadis deux pivoines valsaient ensemble, 

Si fragiles et si semblables »

  • C’est tout ce que t’as écrit en trois jours ? pouffa Adam

  • Bon, laisse tomber, t’y connais rien. 

Freya est agacée. Son frère ne semble pas lui apporter le crédit qu’elle estime mériter. Fort heureusement, ses parents ne tarissent d’éloges à son égard, ce qui lui constitue un capital confiance suffisant pour affronter le monde extérieur. 

Excellente élève, brillante et agréable, Freya est une adolescente bien partie pour affronter les multiples étapes qui joncheront son passage à la vie adulte. A ce jeune âge, il est rare de savoir avec précision la manière dont on souhaite meubler son avenir. Et pourtant… elle se voit d’ores et déjà intégrer une prestigieuse université parisienne de médecine afin de devenir oncologue - dans l’espoir d’arriver à trouver un traitement définitif à sa grand-mère, Zinelli, qui souffre d’un cancer du poumon depuis quelques années. 

Adam baigne dans l’insouciance, loin de la pression scolaire constante exercée par ses parents. A vrai dire, il ne parvient pas à en saisir l’importance. Pourtant, dans la société actuelle, il est désormais vital d’exceller dans la sphère professionnelle. 

La France, jadis pays des Lumières et des Droits de l’Homme, décline tristement depuis une dizaine d’années. Les gouvernements successifs, souvent fascistes, ont excellé dans la médiocrité politique et sont parvenus à épuiser toutes les ressources du pays. Les inégalités se sont creusées ; les pauvres se sont appauvris, les riches enrichis.

Abel et Victoria ont donc tout intérêt à tirer leurs enfants à haut potentiel vers l’excellence académique et professionnelle s’ils souhaitent s’en sortir et jouir d’un futur le moins désagréable possible. 

  • Maman, tu peux m’aider à finir mon poème ? demande Freya, désabusée. J’arrive pas à trouver de beaux mots qui sonnent bien.

  • Bien-sûr ma chérie, que veux-tu exprimer ? Je peux te donner quelques synonymes.

  • C’est l’histoire de deux fleurs qui se disputent, répond-elle.

  • Pourquoi se disputent-elles ? sourit Victoria, tu sais, tout le monde n’est pas obligé de se disputer comme ton frère et toi !

  • Oui, mais… je veux pas faire un poème cliché sur de belles fleurs, je veux gagner le concours, maman, et je dois faire quelque chose d’original !

  • Et bien… Peut-être qu’une fleur est plus aimée que l’autre, parce qu’elle est plus jolie, plus parfumée, par exemple ? Et ça énerve l’autre ? 

Le visage de Freya s’illumine. Une idée si simple et terriblement efficace car criante de vérité : se concentrer autour du thème de la jalousie et de l’orgueil. Il s’agit là de valeurs sûres, puisqu’aucun être humain n’en est dénué. Pas du moindre atome d’orgueil. 

A vrai dire, c’est bien l’orgueil et la cupidité qui ont contribué à plonger le pays dans une sphère d’injustice profonde. Cela s’illustre très simplement par la séparation des citoyens en deux catégories distinctes : “natifs” et “navigants”, répartis arbitrairement à la naissance selon l’ancienneté du sang français qui coule dans chacune de nos veines. En dessous de six générations, on est considéré comme un simple Navigant : ni entièrement français, ni entièrement étranger, et soumis aux mêmes lois que tous les autres.

Avant l’accession au pouvoir d’Iparone, tout citoyen français avait accès aux mêmes emplois sans préférence nationale. Abel occupait un poste de haut cadre de l’administration française à la direction des achats nationaux, et était très respecté par ses pairs - Victoria, quant à elle, tenait un café-bibliothèque thématique. Les ouvrages de Merleau-Ponty, Descartes et Hobbes se mêlaient jadis aux doux effluves de café brésiliens et aux notes sucrées des mousses de lait sciemment préparées. Hélas, depuis maintenant quatre ans, seuls les Natifs ont accès aux postes de la fonction publique, et seuls eux peuvent se voir décerner tous types d’autorisation ou de licence nécessaires à la gestion d’un établissement. Ainsi, Victoria se vit reléguée au statut de gestionnaire des stocks de son propre établissement, limitant drastiquement les revenus de cette dernière. Abel, quant à lui, se reconvertit malgré lui en agent d’accueil en entreprise. Fort heureusement, le couple peut compter sur l’aide inestimable de Zinelli Naouri, la mère de Victoria, pour les assister au quotidien à l’éducation de leurs enfants quand les horaires se rallongent ou que les heures supplémentaires se veulent nécessaires. 


Dans ces conditions de vie, il vaut mieux s’assurer d’occuper un bon poste, accessible aux “non natifs”, tout en étant le moins physiquement pénible possible - et cela passe par l’obtention d’un excellent diplôme - neuf ans d’études après le baccalauréat, ce qui décourage un grand nombre de jeunes étudiants. Adam et Freya étant visiblement dotés de capacités intellectuelles au-dessus de la moyenne, cela augurait de bons présages pour leur avenir. 

  • Bon, j’ai presque terminé Adam, viens lire. Pas de critiques, je ne t’écouterai pas de toute manière, lance Freya.

Adam se rapproche vivement de sa soeur. Un sourire timide se dessine sur ses lèvres.

  • Si tu gagnes pas avec ça, c’est qu’ils sont jaloux de toi.

  • Faut savoir ! ricane Freya, tu critiquais mon travail tout à l’heure…

  • …pour te pousser à faire mieux ! Là, c’est bien. Tu me laisses tranquille, maintenant, toi et tes fleurs énervées ? 

Freya lève les yeux au ciel et range délicatement son poème dans sa pochette dédiée à ses ébauches littéraires - une pochette couleur rose saumon dans laquelle se nichent toutes les exquises esquisses de la jeune prodige de 13 ans, avec un projet lointain, un rêve presque impossible à toucher du doigt : écrire son propre livre. 

Sans attendre, la jeune brune ouvre rapidement un des nombreux tiroirs de son bureau en bois blanchi pour en sortir un large carnet à spirale doté d’une couverture en cuir. D’un coup vif, elle détache l’élastique rouge carmillon qui le maintient fermé. Nombreuses photos, tickets de métro, tickets de caisse, billets d’expositions, lettres trônent sur près d’une trentaine de pages, tous accompagnés d’un texte manuscrit expliquant le contexte, la date et l’occasion de chacun de ces souvenirs. Chaque soir, Freya s’accorde trente minutes de son temps pour compléter ce carnet de souvenirs qu’elle chérit de plus en plus chaque jour. “Je suis nostalgique du temps qui passe”, répète-t-elle souvent. A seulement treize années de vie, la sœur d’Adam sait que notre passage sur Terre est éphémère et que tout est voué à mourir, un jour - sauf les souvenirs. Chaque instant, aussi anodin soit-il, mérite d’être gardé et choyé étant donné son caractère unique et mortel. 

Abel rejoint son épouse, Victoria, près de la table de la cuisine. Le carrelage au sol est d’un froid glacial et l’humidité atteint des sommets, comme un bon mois de novembre francilien. 

Victoria est adossée contre le réfrigérateur, cigarette à la bouche et regard porté vers l’horizon. Depuis la fenêtre, on ne peut apercevoir qu’une multitude de bâtiments similaires à celui-ci, peuplé de personnes semblables aux Celsina : des femmes et des hommes déchus de toute légitimité nationale, qui errent quotidiennement à la recherche de moyens de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. Les perspectives se font moindre. Il s’agit davantage de survie et la course aux richesses ne distrait plus personne.

  • Les enfants sont couchés, Vick. Je vais y aller aussi, tarde pas trop

  • Hmm, acquiesce timidement Victoria, j’arrive, ne m’attends pas. 

  • T’as besoin de repos, de temps calme et certainement pas de cette clope. Tu te mènes tout droit vers l’autodestruction, je te l’ai déjà dit.

  • Et bien, ça me regarde, Abel. Je ne vois pas en quoi ça te concerne.

  • Moi, je m’en fous - mais les enfants, Vick. Je ne veux pas qu’ils te voient fumer, et encore moins qu’ils grandissent dans cette atmosphère. C’est pas sain et tu le sais, t’as qu’à voir ta m…

Victoria se redresse et souffle un bon coup.

  • Ma mère, c’est ma mère. Pour ton information, elle n’a jamais fumé le moindre cigare ou cigarette de sa vie. Fous-moi la paix, j’ai besoin d’être seule ce soir de toute manière. 

  • Je ne te dérangerai plus à l’avenir, tu peux t’en assurer, lance Abel en quittant la pièce.

Depuis la mise en place de la préférence nationale et des conséquences qui en découlent, le couple Celsina bat de l’aile - les enfants sont jeunes, les moyens réduits et les perspectives d’avenir quasi inexistantes. Victoria, d’un naturel pourtant calme et très sensible, voit ses nerfs mis à rude épreuve à chaque fin de mois. Nombreux furent les soirs où tous deux feignaient un manque d’appétit pour pouvoir nourrir convenablement Freya et Adam. 

Abel sent son coeur se serrer. Victoria est la femme de sa vie, la seule qu’il a jamais aimée - et la seule qu’il aimera tout au long du reste de sa vie. Ils vivaient jusqu’ici une idylle qui débuta il y a de cela dix sept ans. Aujourd’hui, il se sent impuissant et gorgé de frustration à l’idée d’être incapable d’offrir à son épouse la vie qu’elle mérite réellement. Ce qui maintient le couple en vie, c’est l’espoir qu’inspirent les enfants. Une lueur, certes discrète, anime Victoria et Abel chaque jour qui, dans un souhait peut-être fou, voient en le génie d’Adam et Freya un avenir radieux, rafraichissant et surtout prometteur non pas seulement pour eux-mêmes, mais pour toute la famille.

Mais Abel demeure animé par son mantra pessimiste, qui le colle à la peau à la manière d’un calice et de son pétale : “l’espoir tue plus qu’il ne fait vivre…”

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Genèse