Hania Ouachek Hania Ouachek

Chapitre 11 - Destinée

Six mois ont passé depuis que Freya a réintégré l’Université de l’Echat, payant ainsi le prix de ses actions passées. Pourtant, parmi la tempête d’émotions qui l’a traversée ces derniers mois, une chose est sûre : le regret n’en fait pas partie.  

Malgré son bannissement de l’IRAT, Freya reste fidèle à ses convictions. Elle a agi selon son instinct, et rien ni personne ne pourra la faire douter de la justesse de son choix. Même si ce choix a plongé ses parents dans un désarroi profond. Fort heureusement, Freya pouvait compter sur l’aide indéfectible de son frère malgré son scepticisme naissant. 

Et puis, il y a cette victoire, aussi petite soit-elle. En quarante-huit heures à peine, les brillants jumeaux d’Aguenon ont craqué le code de l’écrin argenté : le triptyque 033 leur a permis d’ouvrir le mystérieux coffret dont le contenu est encore plus énigmatique que son squelette. 

Néanmoins, Adam et Freya se sont contraints à s’accorder au moins trente minutes par jour afin de tenter de décrypter l’équation qui figure sur le minuscule morceau de papier qui dormait paisiblement dans son écrin. Sans surprise aucune, les trente minutes étaient largement et régulièrement dépassées : l’horloge affichait 2h37 du matin. Autour de la table du salon, des feuilles éparpillées recouvraient le parquet vieilli du foyer Celsina, elles-mêmes griffonnées d’équations et de schémas incompréhensibles pour le commun des mortels. Un lampadaire unique illuminait la pièce - avec une ampoule des plus vacillantes - projetant d’amusantes ombres sur les murs.

Les jumeaux, tous deux assis en tailleur au sol, le regardaient avec intensité le morceau de papier jauni posé au centre du salon. Sur ce bout de feuille, une seule équation : 

dS/dt = -αS + βR - γA

  • Bon sang, t’as vu l’heure ? marmonna Adam en passant une main dans ses boucles ébouriffées. 

Freya soupire à la vue de son frère. Ce dernier présentait d’énormes cernes, un teint blafard et une posture complètement avachie. 

  • On sait que “S” représente les cellules saines, reprit Freya. On est d’accord sur ça. 

  • Oui. 

  • Mais ce que je ne comprends pas, c’est le rapport avec le transhumanisme. 

  • Il y en a forcément un, renchérit Adam. Et ça doit être critique. Sinon, Baptiste ne t’aurait pas laisser filer aussi rapidement. 

Baptiste…”, pense Freya dans un élan soudain de honte, se disant que finalement, il n’était pas si mauvais que ça. D’ailleurs, ce dernier ne cesse de solliciter Adam afin d’avoir quelques nouvelles de Freya. Le jumeau Celsina n’étant pas dupe, il se tâche de rester très lacunaire dans les informations qu’il transmet, afin d’aider l’héritier Ostorm à tourner la page -  l’impertinence, l’audace et le brillant esprit de Freya l’ont marqué au point de hanter ses pensées. Leur dernière interaction, glaciale, a convaincu Freya qu’il la déteste, mais en réalité, Baptiste s’est lamentablement épris de cette dernière. Le comble. 

La voix grave d’Adam, mi-rocailleuse mi-frêle, extirpe Freya de ses pensées déviantes. 

  • Si on supprime A, le vieillissement ralentit. Si on booste R, on force la régénération. Logiquement, ça tient. Mais il nous manque un déclencheur…

Il tape son stylo contre la table, agacé. Freya croise les bras, l’air las. 

  • On tourne en rond, Adam.

  • Non, répliqua-t-il sèchement. On est proches. Il nous manque juste un élément.

Il relit l’équation une nouvelle fois. Tout était là. Mathématiquement, tout se tenait.

Si les cellules saines se dégradaient, il suffisait de les compenser. Alors pourquoi avait-il l’impression qu’une variable lui échappait ?

Il griffonne une nouvelle ligne. Puis une autre. Puis encore une autre. Toujours cette même sensation.

Freya poussa un long soupir et se leva.

  • J’ai besoin d’air.

Adam ne leva même pas les yeux.

  • Si ça peut t’aider à réfléchir…

Elle attrapa sa veste sans répondre et sortit sans faire le moindre bruit afin de ne pas inquiéter ses parents. 

L’air nocturne était froid, emprunt d’une odeur de pluie récente qu’affectionne tout particulièrement Freya. Les boutiques étaient fermées, les lampadaires projetaient des halos tremblants sur le bitume. 

Elle marchait sans but, les mains dans les poches, cherchant à retrouver des idées claires. Comme un reset d’ordinateur, finalement. 

  • Freya ?

Elle s’arrêta net et se retourna.

Ismaël se tenait là, à quelques mètres, une bouteille d’eau à la main, l’air à la fois surpris et amusé.

Brun, la peau hâlée malgré le froid hivernal, il était du genre à attirer l’attention sans chercher à le faire. Même sous la lumière blafarde des lampadaires, ses traits restaient nets, comme sculptés par l’ombre et la lumière. Mais ce qui la troublait le plus, c’était son regard - des yeux sombres qui semblaient toujours la transpercer, comme s’ils cherchaient quelque chose sous la surface.

  • Tu traînes dehors toute seule à cette heure-ci ?

  • C’est toi qui me dis ça ?

Il esquissa un sourire en coin et haussa une épaule.

  • J’étais dans le coin.

“Comme d’habitude”, ricane-t-elle intérieurement. Depuis six mois, Ismaël est partout. Le meilleur ami d’Adam, toujours fourré à la maison, parfois juste pour discuter, parfois pour rester coincé avec eux dans des débats interminables. Mais lui, au moins, avait du mérite. Contrairement à Baptiste, il imposait un respect qu’elle ne ressentait pas pour l’héritier Natif, à qui tout tombait dans les mains sans effort, sans talent.

Il fit tourner la bouteille glacée entre ses doigts avant de la lui tendre.

  • Tiens. Tu fais une tête à avoir oublié de boire depuis des heures.

Elle n’avait même pas soif. Malgré tout, elle prit la bouteille et en but une gorgée. 

  • Merci, Dr Desanya.

  • Toujours.

Il la regarda un instant, puis glissa les mains dans les poches de sa veste.

Freya détourna les yeux, fixant un point imaginaire sur l’asphalte. C’était toujours comme ça avec lui. Un regard trop appuyé, et elle sentait son cœur battre un peu trop fort.

  • Et Adam ? Il a enfin trouvé une formule pour conquérir le monde ?

Freya esquissa un sourire.

  • Pas encore. Mais il y croit dur comme fer.

  • Et toi ? demanda-t-il, plus sérieux.

  • J’ai l’impression qu’on tourne autour de la réponse. Comme si elle était là, juste sous mon nez, mais que je refusais de la voir. J’arrive pas à mettre le doigt dessus.

Il hocha lentement la tête.

  • Ça m’arrive souvent, aussi. On cherche quelque chose de compliqué alors que la réponse est plus simple qu’on le pense.

Elle le fixa, troublée. C’était exactement ça.

  • Il faut prendre du recul, c’est tout, répond-elle doucement. 

Un silence s’installa, ni pesant ni gênant. Juste une pause dans le flot de ses pensées.

  • Bon, dit-il en reculant d’un pas, je vais te laisser cogiter en paix.

Il esquissa un sourire, un peu plus réservé cette fois.

  • Rentre pas trop tard, sinon Adam va croire que je t’ai kidnappée.

  • C’est impossible, répliqua-t-elle en croisant les bras. De toute façon, il n’a sûrement même pas remarqué mon absence. 

Il rit doucement, hocha la tête et tourna les talons. Freya le regarda s’éloigner, puis baissa les yeux vers la bouteille. 

Elle devait rentrer. Revoir l’équation. Creuser encore. Parce que cette fois, elle ne laisserait pas la réponse lui échapper.

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Chapitre 10 - Ad vitam aeternam

L’été touche à sa fin, caniculaire et épuisant, marquant la fin de la première expérience professionnelle des jumeaux Celsina. En quelques semaines, Freya et Adam en ont vu de toutes les couleurs, plongés dans un monde bien loin de leurs attentes.  

Adam, lui, s’en sortait plutôt bien. Le jeune brun respectait scrupuleusement les horaires de sa convention de stage, ni plus ni moins. Ses tâches correspondaient à ce qu’on lui avait promis, et ses collègues – certains devenus des amis – se montraient bienveillants, voire solidaires. Ou peut-être simplement charitables, comme le suggérait Freya avec une pointe d’amertume.  

Freya, en revanche, avait été reléguée au rang de femme à tout faire, et ce sans la moindre reconnaissance. La raison ? Une promesse, un rêve au bout des doigts : un hypothétique transfert universitaire vers Paris-Cité, appuyé par Monsieur Ostorm en personne. Une opportunité inespérée, à condition de ne jamais révéler la véritable nature des recherches de l’institut – le transhumanisme. Pourtant, à l’aube du dernier trimestre de l’année, cette promesse restait lettre morte.  

Pendant deux mois, Freya avait joué les gardiennes du laboratoire, ouvrant et fermant les portes, accueillant les agents d’entretien – tous Navigants, bien sûr – qui devaient terminer leur travail avant l’arrivée des premiers cadres Natifs. Ensuite, elle se dirigeait invariablement vers le bureau de Nicolas, un capharnaüm qui lui arrachait à chaque fois un soupir exaspéré. « Il est cinglé, ce mec », se répétait-elle en contemplant le magnifique bureau de teck, jonché de paquets de cigarettes éparpillés et de bouteilles d’alcool, certaines vides, d’autres brisées contre les murs.  

À neuf heures tapantes, le bureau devait être impeccable – comme le jour de son entretien. Les techniciens de surface n’ayant pas accès à l’espace de travail du « Vieux » – un sobriquet qu’il détestait –, cette tâche revenait à Freya. Une marque de confiance, disait-on. Une corvée, pensait-elle. Une fois le bureau nettoyé, elle s’attaquait aux courriers électroniques et autres sollicitations, anticipant l’arrivée de Nicolas. Elle s’amusait parfois des lettres de fans du génie fou, rivalisant d’absurdité pour attirer son attention. Autrefois, c’était Baptiste qui s’en chargeait – étonnant, pour l’héritier de l’empire Ostorm –, mais il avait joyeusement refilé cette tâche à la jeune stagiaire.  

Et ce n’était que le début de sa journée. Nicolas ne manquait jamais une occasion de solliciter sa « prodigieuse stagiaire », que ce soit pour des enjeux professionnels ou des caprices personnels : prendre rendez-vous chez son médecin esthétique, jouer les psychologues pour ce sexagénaire pétri de nostalgie, ou courir après des dossiers urgents. Freya devait être disponible en tout temps, réduisant ses interactions avec Adam à quelques rares moments volés.  

Mais Freya savait susciter les passions. Baptiste, l’héritier des Ostorm, semblait tout aussi subjugué par elle. Malheureusement pour lui, Freya n’avait d’yeux que pour un autre – qui l’ignorait superbement. Pourtant, Baptiste ne perdait pas espoir. Il avait même commencé à lui proposer son aide pour des tâches normalement réservées aux Navigants, une faveur que Freya acceptait sans scrupule, n’hésitant pas à demander l’accès à des zones interdites. 

Et c’est ainsi qu’elle se retrouva aujourd’hui dans le salon des archives, grâce au badge universel que Baptiste lui avait prêté. Une pièce immense, remplie de dossiers empilés jusqu’au plafond et d’énormes machines informatiques – des serveurs de stockage physique – qui faisaient grimper la température. Freya observa son environnement d’un pas hésitant. Les archives étaient classées par thématique, siècle et décennie, le tout rangé par ordre alphabétique.  

« Heureusement que je n’ai pas eu à trier ce bazar », songea-t-elle en parcourant les étagères.  

Elle errait par curiosité, sans but précis. Après tout, elle connaissait déjà les dossiers et projets en cours – qu’elle ne pouvait de toute façon pas partager avec Adam, même si ce dernier ne pouvait s’empêcher, chaque soir, d’insister pour grappiller quelques informations croustillantes sur les études en cours. 

C’est alors que son téléphone sonna. Nicolas. Encore.  

  • Oui, allô, Nicolas ? Vous avez besoin de quoi ?  

  • Oui, Freya, euh… j’ai besoin de quinze impressions en format A1, finition satinée, en couleur et avec les bords bien droits. Je t’envoie les documents. C’est confidentiel, alors recouvre-les correctement. 

Freya soupira.  

  • Je vous fais ça après ma pause déjeuner, je…  

  • Non, non ! s’écria-t-il. J’en ai besoin dans dix minutes ! Le… l’autre… le type de la Santé va arriver, et… euh… bref, vite ! 

Nicolas raccrocha sèchement. Freya rebroussa chemin, exaspérée. Ces tâches insignifiantes alourdissaient ses journées, l’empêchant de se concentrer sur ce qui comptait vraiment.  

Mais avant de quitter le salon, quelque chose attira son attention : une boîte à musique en bois de rose, posée sur une étagère poussiéreuse. « Que fait-elle ici ? Elle est sublime… » Intriguée, elle s’en empara délicatement et l’ouvrit. À l’intérieur, un post-it jaune délavé portait l’inscription « Ad vitam æternam », collé sur un petit boîtier argenté verrouillé par un code à trois chiffres.  

Instinctivement, Freya essaya les combinaisons classiques : « 000 », « 123 », « 321 ». Sans succès. N’ayant pas le temps de s’attarder mais brûlant de curiosité, elle glissa le boîtier dans la poche de son pantalon en lin.  

Soudain, des coups violents résonnèrent à la porte. 

  • Freya, bordel, mais qu’est-ce que tu fabriques ? 

La voix de Baptiste, dure et inhabituelle, la fit sursauter.

  • Je te demande pardon ?  

  • Pourquoi as-tu touché à la boîte à musique ?  

Freya déglutit, sentant son cœur battre plus vite. Les coups contre la porte résonnaient comme des battements de tambour dans le silence oppressant du salon des archives. Elle jeta un regard furtif à la boîte à musique en bois de rose, maintenant vide, et se demanda si Baptiste connaissait l’existence du boîtier argenté.  

  • Freya, ouvre cette porte ! cria-t-il, sa voix mêlant colère et inquiétude.  

Elle hésita une seconde, puis répondit d’un ton calme, presque détaché :  

  • Je n’ai rien touché. 

  • Arrête de mentir. Laisse-moi entrer. 

  • Non. 

Les coups redoublèrent, plus violents cette fois. Freya serra les poings, essayant de garder son sang-froid. Elle savait qu’elle ne pouvait pas tenir longtemps.  

  • Tu te crois plus maligne que les autres ?  lança Baptiste, sa voix empreinte d’une frustration grandissante. On a un système d’alarme pour ces pièces rares. Je sais que tu y as touché.   

Freya ferma les yeux un instant, maudissant intérieurement son manque de prudence. “La RFID... Bien sûr qu’il y en a partout. Ce taré a pensé à tout.”

  • Il est sûrement défectueux, rétorqua-t-elle d’une voix qu’elle espérait assurée. Ce n’est pas une science exacte, tu sais. 

Un silence suivit, puis la voix de Baptiste se fit plus douce, presque suppliante :  

  • Freya, s’il te plaît. Laisse-moi entrer. 

Elle soupira, sachant qu’elle ne pouvait plus gagner du temps. Avec une lenteur calculée, elle tourna la clé et ouvrit la porte. Baptiste entra aussitôt, son regard balayant la pièce avant de se poser sur la boîte à musique. Il s’en empara avec une précipitation qui trahissait son anxiété.  

  • Où est le boîtier ?  demanda-t-il, les yeux plongés dans les siens.  

Freya haussa les épaules, feignant l’innocence.  

  • Quel boîtier ? 

Baptiste soupira, visiblement agacé.  

  • Freya, je sais quand tu me mens. Alors, si tu veux éviter des problèmes, dis-moi simplement où est le petit boîtier argenté qui était dedans.

  • Tu penses que tes menaces me font peur ? pouffe-t-elle. 

  • Freya… Je ne te menace pas, je t’avertis. 

Freya cherche une porte de sortie. 

  • T’es en train de perdre ton temps et le mien. Ton père a besoin que je fasse des impressions pour lui, là, il en a b… 

  • Freya, stop, l’interrompit-il sèchement, je m’en occuperai. Dis-moi où est le boîtier. 

Freya baissa les yeux, semblant hésiter, puis sortit le boîtier de sa poche et le tendit à Baptiste. Il le prit avec un soulagement palpable, le contemplant un instant avant de le glisser dans la poche gauche de son blazer en coton.  

  • Merci, murmura-t-il, comme s’il venait d’éviter une catastrophe.  

Freya le regarda, perplexe.  

  • Pourquoi tu ne le remets pas dans la boîte à musique ? 

Baptiste esquissa un sourire énigmatique.  

  • Parce que je vais le cacher ailleurs, loin de tes yeux curieux. 

Elle fronça les sourcils, déterminée à en savoir plus.  

  • Il a quoi de spécial, ce boîtier ?  

Le visage de Baptiste s’assombrit instantanément.

  • Tu ne veux pas savoir.

Freya ne lâcha pas prise.  

  • Il y avait écrit “ad vitam aeternam”. Je sais ce que ça veut dire, et je sais sur quoi vous travaillez ici. Ce n’est rien de nouveau. 

Baptiste la fixa, son expression devenant presque menaçante.  

  • Alors c’est tout ce que tu dois savoir. 

Freya sentit une bouffée de frustration monter en elle. Elle ne pouvait pas en rester là. La fin justfie les moyens. 

  • Baptiste ?   

Avant qu’il ne puisse réagir, elle s’avança, saisit sa nuque et plongea ses yeux dans les siens. Pendant un instant, tout sembla s’arrêter. Puis, sans réfléchir, elle l’embrassa. 

  • Qu’est-ce que… 

Avant qu’il ait pu finir sa phrase, Freya déposa un baiser sur les lèvres de l’homme qui représentait jusqu’ici tout ce qu’elle exécrait. En un éclair, et pendant un instant de perdition, elle glissa sa main droite vers la poche du jeune homme, à la recherche du précieux boîtier, Baptiste ne se doutant de rien - le temps et l’espace s’étant arrêtés pour lui. Une fois l’opération terminée, Freya l’asséna d’un violent coup afin de le repousser, laissant le jeune homme dans une lourde empreinte d’incompréhension.

Les yeux azur de Baptiste se sont recouverts d’un voile noir de déception. Pendant un court instant, Freya sentit un manteau de culpabilité se parer de son âme - jamais elle n’aurait pensé devoir en arriver là, mais sa voix intérieure lui hurlait de trouver une solution pour parvenir à s’emparer du boîtier inconnu. 

  • Baptiste, je n’aurais vraiment pas dû. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris.

  • Moi non plus. Tu as raison, on aurait pas dû. 

Les sourcils de Freya s’élèvent. 

  • Mais tu n’as rien fait. C’est de ma faute. 

  • Non, soupira le jeune Ostorm, je n’aurais pas dû créer cette proximité avec toi. Je ne devrais même pas te parler. Tu n’es qu’une stagiaire. Navigante, qui plus est. 

“Waouh. C’est vraiment un sale type, j’avais bien raison.”

  • Oui, je ne suis qu’une Navigante. 

Baptiste hocha la tête, silencieux. 

  • Je pense que tu devrais rentrer chez toi, je m’occuperai de tes tâches du jour. 

Freya profite de cette honte feinte pour quitter le salon à grands pas. Elle se saisit de son téléphone et prévient Nicolas, par texto, qu’elle sera absente cet après-midi, pour “raison de santé” et que Baptiste prendra le relais sur toutes ses tâches. Après tout, c’est de sa faute - s’il ne lui avait pas confié son badge, rien de tout ça ne serait arrivé. Freya peut s’occuper de percer le secret du boîtier mystérieux.

Avant cela, quelqu’un doit être prévenu.

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Chapitre 9 - Ambitions

Baptiste Ostorm est d’un charisme indéniable. Le jeune homme de vingt-six ans parvient à captiver naturellement n’importe quel auditoire ; dans une pièce bondée, il parvient à imposer le silence. 

Ce n’est pas pour rien qu’il est le parrain de la promotion 2029 des stagiaires de l’institut de son père. La rumeur laisse dire que, bien que le népotisme ait de longs jours devant lui, c’est bel et bien pour ses qualités et son brillant esprit que Baptiste a été désigné comme tuteur de cette moisson de stagiaires d’été. Comme son père, le Natif excelle en sciences médicales - il rédige en ce moment-même sa thèse de recherche portant sur la multiplication autonome des cellules souches dans le cadre du traitement de maladies jusque-là incurables. Une véritable révolution, à l’entendre. Les financements provenant exclusivement de l’IRAT, on peut venir à se demander quelle est la véritable raison d’être de cet institut. 

Adam est, comme tous les autres stagiaires, extrêmement admiratif du parcours de Baptiste. En plus de démontrer d’immenses qualités intellectuelles, le jeune Ostorm maîtrise avec brio l’art primaire de l’Homme : l’art oratoire. 

Un avis que Freya ne partage absolument pas.

  • S’il n’était pas né Natif, il n’aurait rien eu de tout ça, grommelle Freya en avalant sauvagement son plat de pâtes. Le mec part avec un bonus dans sa vie, encore heureux qu’il réussisse. 

  • Certes, mais l’intelligence, il ne la sort pas de son père, ni de sa lignée, rétorque Adam. Il reste brillant. 

  • Pfff, mouais. Si on avait eu les mêmes moyens on serait sur le sommet du monde, aussi. 

  • On le sera bientôt, ricane le jumeau. 

  • Jamais autant, Adam, jamais. 

Victoria interrompt la conversation.

  • Freya, cesse d’être négative, s’il te plait. Ton frère a besoin d’encouragements…

Freya lance à sa mère un regard fixe rempli de colère avant de choisir le silence pour quitter la table. 

  • Tu vas où, comme ça ? l’interpelle son père.

  • Je vais dormir, j’ai plus faim. Et puis, je me lève tôt demain.

  • Ah bon ? Pourquoi faire ? l’interroge Victoria. 

  • J’ai un entretien, pour un stage. 

  • Mais c’est super ! s’exclame la mère de famille, pourquoi ne nous l’as pas dit plus tôt ? 

Freya marque une pause.

  • Je viens de l’apprendre.

Adam lance un drôle de regard à sa sœur. Il sait quand elle ment, ou du moins, quand elle modifie la vérité à sa guise. N’ayant pas la force de la confronter, il se contente de lui asséner un sourire poli d’encouragements avant d’aller, à son tour, se coucher. 

***

Le temps est de moins en moins respirable - dès neuf heures du matin, le thermomètre affiche près de trente degrés. Il est difficile de s’habiller convenablement - aux yeux de l’IRAT - sans risquer l’insolation ou le coup de chaleur. 

Aujourd’hui, Adam n’en a que faire : une chemise en lin, légère, fera largement l’affaire. Au diable les “qu’en dira-t-on”, il sait qu’il n’a déjà plus rien à prouver - en à peine deux semaines, son tuteur, ainsi que les différents responsables d'unités opérationnelles, ne tarissent d’éloges à son égard. “Plutôt rare, pour un Navigant”, est la phrase préférée de ces derniers. Pour Adam, c’est un compliment à double face. 

Comme à son accoutumée, le jeune Celsina passe son badge afin d’ouvrir les immenses portes de verres qui habillent le hall d’entrée. 

Aujourd’hui, il fait face à son double.

  • Mais qu’est-ce que tu fous là ? s’étrangle Adam.

Freya se tient là, debout, une pochette à rabats dans les bras, au beau milieu du couloir de l’IRAT - pourtant accessible que par badge. Deux mondes se bousculent dans l’esprit d’Adam : “pourquoi, ma sœur jumelle, est-elle sur MON lieu de travail ?”.

  • J’ai rendez-vous avec monsieur Ostorm. 

  • Tu te fous de moi ? s’écrie Adam. C’est ça, ton entretien ? Et puis, tu le détestais pas, hier ? 

Freya déglutit. 

  • Je parle de son père. 

Adam manque de s’étrangler une seconde fois avant de reprendre ses esprits. 

  • Comment c’est possible ? Qu’est-ce que tu racontes ? Qui t’a fait entrer ? 

  • Adam, je ne comprends pas ta réaction, soupire Freya. J’ai réussi à avoir un entretien après avoir littéralement harcelé le laboratoire. 

  • P…Pourquoi tu ne m’as rien dit ? 

  • Parce que je savais que tu réagirais comme ça. 

Le jumeau baisse la tête, l’air honteux. “Bravo, tu lui as donné raison.” se répète-t-il en boucle.

  • Comment ça, tu les a harcelés ? 

  • J’ai appelé le standard tous les matins et tous les soirs, j’ai envoyé des courriers avec accusé de réception absolument tous les jours, sourit Freya. Tout mon salaire est parti dans ces fichues enveloppes. Tu sais combien c’est cher ou pas ? Je suis ruinée, c’est…

  • Et comme ça, ils t’ont rappelé ? le coupe Adam.

  • Pas totalement. J’ai aussi envoyé des mails à Baptiste, en me présentant…

Adam voit rouge.

  • Comment t’as eu son mail ? 

  • Adam…

  • Comment ? 

  • J’aurais pu le deviner toute seule, hein. 

Freya admet à demi-mot avoir fouillé l’ordinateur de son frère jumeau, à la recherche de l’adresse mail du tuteur de ce dernier. 

  • J’ai dit que j’étais ta sœur. 

Les yeux d’Adam sortent presque de ses orbites.

  • On a le même nom de famille, n’abuse pas, souffle Freya. Je voulais leur montrer que t’étais pas le seul Navigant fréquentable qui existe. Visiblement, ça a marché. 

  • Pourquoi mon stage, Freya ? Pourquoi pas celui d’Erica, ou d’Ismaël ? C’est parce qu’ils t’ont jetée de Paris Cité que tu cherches à tout faire comme moi ? 

La bouche de la jeune femme s’entrouve de stupéfaction, et ses yeux se parent de discrètes larmes. Avant qu’elle ne puisse rétorquer, Baptiste l’interpelle. 

  • Mademoiselle Celsina… B…Bonjour…

Adam fronce les sourcils. Depuis quand Baptiste bégaye face à une inconnue ? 

  • Bonjour Baptiste, le coupe Adam. Je suis content de voir que ma soeur a un entretien ici aujourd’hui. 

  • Ah, salut Adam, soupire le jeune Natif, je t’avais pas vu. Oui, c’est super, pour l’inclusion des Navigants… 

Baptiste se tourne de nouveau vers Freya. 

  • Bienvenue, mademoiselle… Je suis monsieur Ostorm, le… le fils… euh… le bras droit de Nicolas. 

  • Bonjour monsieur, echantée, répond-elle sèchement. Je vous suis. 

Adam ne comprend rien à la scène qui se déroule sous ses yeux. Il n’avait jamais vu Baptiste si déstabilisé, encore moins devant une Navigante - si tant est qu’il en a côtoyé dans sa vie. 

Baptiste est encore plus décontenancé - à vrai dire, il ne s’attendait pas à voir une Navigante aussi bien apprêtée. Freya est impeccablement habillée. Un ensemble blanc immaculé l’habille de ses épaules à ses chevilles, ne laissant apparaître que quelques centimètres de sa peau légèrement hâlée. Cette dernière est d’ailleurs teintée d’ornements d’apparence dorée - alors qu’il s’agit d’acier inoxydable - qui l’habillent de lumière à chacun de ses pas. Les ondulations de sa chevelure retombent délicatement entre ses deux omoplates à l’aide d’une queue de cheval parfaitement ficelée. En plus de cela, la jeune femme est dotée d’une beauté florissante qui ne laisse que très peu de personnes indifférentes. Seulement voilà, jusqu’à présent, aucune âme n’avait osé poser son regard sur la Navigante qu’elle est - mais vêtue ainsi, à la manière d’une Native, Freya fait tourner des têtes - et pas n’importe laquelle.

C’est bien pour cela que Baptiste préfère garder le silence le temps du trajet jusqu’au bureau de son père. Une fois arrivés à destination, le jeune Ostorm s’efface en toute discrétion, comme intimidé d’avoir croisé le céleste chemin de la jeune Navigante. 

  • Mademoiselle Celsina, je vous, prie, entrez, s’exclame Nicolas.

Freya s’exécute. A la vue de son interlocuteur, une moue d’étonnement se dessine sur son visage. 

Nicolas Ostorm est un homme extrêmement discret. On ne voit que très rarement son faciès, même dans les journaux. Il apparaît très souvent en public vêtu d’un masque, ou d’un chapeau - parfois les deux.

Aujourd’hui, Freya comprend pourquoi. 

Les pommettes du président de l’IRAT semblent gonflées aux injections, et sa peau est tellement tirée qu’elle reflète le lustre de la pièce sur ses joues. “La lutte anti-âge a de beaux jours devant elle”, ricane intérieurement Freya. 

  • Quelle désolation, n’est-ce pas ? lance Nicolas.

Freya sursaute.

  • Pardon ? 

  • Le temps qui passe. Le temps, tout court, soupire Nicolas. Vous n’aimeriez pas figer le temps pour le vivre tel qu’il est, au lieu de courir après les richesses de ce bas monde ? 

Freya ne comprend pas ce qui est en train de se jouer devant ses yeux. 

  • Oui, sans doute. Mais ce n’est pas possible. 

  • Avez-vous peur de vieillir ? 

“Moins que toi, c’est sûr”.

  • Non. Vieillir est une chance. 

Nicolas Ostorm éclate de rire.

  • Ça se voit que vous êtes jeune, mademoiselle Celsina. 

  • Et vous, utopiste. 

Freya met sa main devant sa bouche juste après avoir laissé filer une énième pensée intrusive. Raté.

  • Ah oui, et en quoi ? s’étonne Nicolas.

“Bon, foutu pour foutu. Au pire, si j’ai pas le stage, Adam sera heureux. Voilà.”

  • Il est impossible de stopper le temps qui passe, tout comme il est impossible de stopper le vieillissement. 

  • Vous insultez le travail de ma vie.

  • Non. Je parle de vieillissement. Il est inévitable. Comme le temps qui passe. 

Nicolas Ostorm pousse un soupir. 

  • Savez-vous ce que signifie IRAT ? 

  • Institut de Recherche Anti-Âge, rétorque Freya du tac au tac.

  • Vous vous trompez. 

Freya fronce les sourcils. 

  • Si vous pensez qu’on investit des millions d’euros dans de la recherche anti-âge à destination de natives qui ne supportent pas de voir trois ridules sur leur front, vous vous trompez.

  • Euh…

  • Je répète : que signifie IRAT ? 

Freya ne s’était jamais interrogée sur la signification de cet illustre acronyme, surtout lorsque ce dernier est explicitement détaillé sur le site internet de l’institut. 

Les yeux de la jeune Navigante s’activent frénétiquement, comme s’ils cherchaient la réponse dans les recoins des synapses de la jumelle Celsina. Nicolas Ostorm ricane, encore, à la vue de cette réaction. 

  • Il me semble que vous êtes douée en improvisation, lance-t-il. 

“Qu’est-ce qu’il raconte ? Improvisation ? Ca date du lycée, ça, pendant les cours d’art oratoire. Je me souviens même plus du dernier suj…”

  • Transhumanisme, lâche Freya spontanément. 

Nicolas sourit de plus belle, donnant l’impression que ses pommettes vont exploser.

  • Bienvenue à l’IRAT, mademoiselle Celsina. Enfin, Freya.

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Hania Ouachek Hania Ouachek

Chapitre 8 - Yang

Sixième. Sur près de 3600 étudiants. Adam n’en croit pas ses yeux. 

Et pourtant, c’est bien son nom qui est affiché parmi la liste des valeureux étudiants en première année d’études médicales - et qui décrochent, de fait, le précieux sésame nécessaire à l’entrée en deuxième année.

Une part d’Adam ne parvient pas à conscientiser cette réussite ; à vrai dire, le jeune homme pensait que la colonne “classement” était erronée, et correspondait en réalité au coefficient attribué par épreuve. Il n’en est évidemment rien.

Une autre part est assoiffée de réussite et regrette cette sixième place, loin du podium. “Franchement, j’aurais pu être premier, avec un peu plus de travail” pense le jeune prodige en devenir, avant de se ressaisir et de faire preuve de gratitude envers la vie, la création, et le Créateur.

Adam n’appartient à aucune religion en particulier, mais cela ne l’empêche pas de se parer d’une foi inébranlable en une entité innommée qui le protège, le guide et le maintient en vie chaque jour depuis plus de dix-huit ans. Il est intimement convaincu qu’un Créateur unique nous a tous façonnés, et que Lui Seul est au contrôle - il reçoit les bénédictions qu’il mérite.

Ismaël l’extirpe de ses pensées.

  • Incroyable, c’est incroyable, Adam ! s’écrie le jeune homme.

  • Al…Alors ? Tu passes aussi ?

  • YES ! Top 15 !

Les deux amis poussent un cri de joie conjoint avant de s’étreindre, heureux et soulagés qu’une si longue année de travail acharné se soit enfin écoulée. Les heures passées à la bibliothèque universitaire - gratuite et accessible - ont finalement payé pour ces deux brillants Navigants, qui partent tout de même avec un malus de -0.5 point - ce qui peut être décisif au vu du classement extrêmement serré cette année. 

Erica et Eden affichent une mine moins joviale. L’une bénéficiait d’un bonus Natif d’un point supplémentaire et l’autre, Navigant, a excellé toute l’année - sauf le jour le plus fatidique de sa vie. 

  • Bye la médecine, soupire Erica.

  • Arrête, tu peux faire une réclamation, ton père peut t’aider, la rassure Adam. 

  • Super, siffle-t-elle ironiquement. 

La jeune blonde souffle et se met immédiatement à composer le numéro de son père - la solution de facilité à toutes les difficultés, si rares soient-elles, qui peuvent croiser son chemin. Une solution qu’Eden ne peut pas envisager au vu de son statut de Navigant. Ses amis et camarades se contentent ainsi, en silence, de lui asséner un sourire de compassion. 

  • Ça y est, c’est pas grave, gromelle le jeune homme, c’est déjà bien d’avoir tenté ma chance. 

  • Tu sais, Freya est très bien à l’Echat… 

  • Adam, franchement, j’ai pas envie d’en parler maintenant, le coupe sèchement Eden. Je ne suis pas sûr de vouloir poursuivre mes études. 

Adam le regarde, les yeux écarquillés remplis d’incompréhension. “Comment, en tant que Navigant, peux-tu croire qu’il existe une autre issue que celle des études supérieures ?

  • Je verrai ce que la vie me réserve, continue Eden. 

Ensemble, les trois amis forment un cercle autour de leur cher camarade, au visage terni de déception. Malheureusement, personne ne peut rien pour lui. Il est né de la mauvaise face de la pièce. 

Il n’y a pas de deuxième chance pour les Navigants.

 ***

Adam ne parvient pas à contenir son stress. Après des mois de dur labeur et d’anxiété généralisée, le voilà prêt à enfiler sa blouse de stagiaire au sein d’un des meilleurs laboratoires spécialisés dans la recherche de lutte anti-âge. 

Le jeune homme n’a aucun appétit, lui qui était jadis capable d’engloutir l’équivalent de deux repas en un. Sportif de nature, il a toujours eu des besoins caloriques supérieurs à la moyenne. 

Sauf ce matin. Nausées et maux de tête valsent dans son organisme, perturbant son fonctionnement habituel. 

  • Mange, Adam. Tu dois tenir la journée, l’implore Victoria.

La mère du jeune prodige est aussi inquiète que lui mais tente - lamentablement - de l’occulter. 

  • Je n’ai pas faim. J’ai envie de vomir. 

Le visage - déjà très pâle - d’Adam a perdu un ton supplémentaire, jusqu’à le rendre complètement blafard. En l’espace de trente secondes, le jeune homme accourt vers les toilettes où il tente à multiples reprises de se libérer des nausées qui le parasitent, sans succès. A la place, des litres d’air s’échappent de son oesophage. 

Victoria déambule dans le minuscule WC familial d’à peine un mètre carré, aux murs aussi froids que la peau du jeune étudiant. Elle donne à son unique fils un sachet en kraft dans lequel elle lui ordonne de souffler afin de dégager tout le gaz carbonique contenu dans ses poumons. En une minute, Adam reprend ses esprits.

  • Merci, maman, ça…ça va mieux, soupire Adam, épuisé. 

  • Il faut te calmer, hein, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne vas pas te rendre malade pour un stage, quand même ? 

Adam déglutit en baissant les yeux. “C’est exactement ce qu’il m’arrive. Je ne contrôle rien, je n’y peux rien. J’ai peur…”

  • Non, bien-sûr que non, se reprend Adam.

  • Ben alors ! On se ressaisit, et on avance ! Fissa !

  • Oui, merci maman. Pour le sac. 

Victoria sourit avant de quitter la pièce. L’heure tourne, et il ne faudrait pas que le jeune homme arrive en retard lors de son premier jour de stage. On n’a qu’une seule chance de faire une bonne première impression. Sans tarder, il se dirige vers la salle de bain - à peine éclairée - afin de se rincer rapidement le visage, de former une coiffure présentable et d’enfiler sa première tenue de stagiaire : une chemise bleu clair, qui appartient à son père - elle a d’ailleurs été cousue par Zinelli, qui était férue de couture - ainsi qu’un pantalon à pinces gris foncé. Pour les chaussures, il se contente d’une paire de baskets blanches. De toute manière, il n’en a pas d’autres. Ainsi vêtu, il se dirige rapidement vers son arrêt de bus qui le dépose en quarante cinq minutes au bâtiment principal de l’IRAT. 

“Waouh…” pense Adam. Le siège du laboratoire est situé rue Soufflot, laissant une vue imprenable sur le majestueux Panthéon, qui parvient à stupéfaire quiconque croise son regard. Ébahi par la beauté des lieux, Adam ne se laisse pourtant pas distraire et rejoint directement l’accueil de l’immeuble d’un blanc immaculé aux moulures impeccables. 

A l’intérieur, une trentaine d’autres stagiaires attendent avachis sur les innombrables canapés de velours qui habillent le hall d’entrée. Adam croit halluciner ; hommes comme femmes, ils sont tous vêtus de la même manière : une chemise blanche, un pantalon noir, et des mocassins en cuir brillant. Les femmes portent un béret rouge, les hommes un gris. C’est à se demander si le port d’un uniforme n’était pas un prérequis. 

  • Bonjour, madame, je m’appelle Adam Celsina, je suis stagiaire, lance timidement le prodige à l’hôtesse d’accueil. 

  • Bonjour jeune homme, votre carte NP s’il vous plaît. 

  • NP ? 

  • Navigant Professionnel, souffle la quinquagénaire. 

  • Je.. je ne l’ai pas reçue.

“Comment sait-elle ?”  se questionne Adam avant de ricaner face à la candeur de son interrogation - il est le seul à ne pas être habillé comme les autres.

  • Vous ne pouvez pas accéder au bâtiment sans cette carte, monsieur Celsina. 

  • Je… comment je fais…

Des gouttes de sueur perlent sur son front. 

  • Vous devez attendre de la recevoir. Normalement, ç’aurait dû être le cas. Êtes-vous certain d’être inscrit ici ? 

Le cœur d’Adam bat la chamade. “Evidemment, c’était trop beau pour être vrai. Comment le prestigieux IRAT aurait pu s’intéresser à un misérable Navigant de banlieue parisienne ?”

  • Oui. Adam Celsina. C-E-L-S-I-N-A. Je suis à Paris Cité. 

  • Je ne vous trouve pas, c’est bizarre. 

L’hôtesse blonde se saisit de son téléphone tout en mâchant de manière ostentatoire son chewing-gum à la fraise. Adam, quant à lui, est au bord du malaise. 

  • Madame Pechevert, bonjour, vous allez bien ? 

Un homme à peine plus âgé qu’Adam déboule en apostrophant l’hôtesse sans introduction. Cette dernière ne semble pas étonnée - au contraire, un immense sourire se dessine sur son visage.

  • Oh, bonjour Baptiste, comment allez-vous ? Et votre père ? 

  • Très bien, je vous remercie. Y a-t-il un problème avec cet élève ? Nous devons lancer la visite des lieux.

Adam ne saisit rien de la situation. A vrai dire, il n’a pas l’énergie pour. 

  • C’est visiblement un Navigant qui tente de se faire passer pour un stagiaire ici, grogne-t-elle. 

  • Vous vous appelez comment ? s’adresse le grand brun à Adam. 

  • Adam Celsina. 

  • Celsina ? Ça ne me dit rien. Vous êtes à Paris Cité ? 

  • Oui. 

L’inconnu fronce les sourcils avant d’avoir un éclair de génie.

  • Madame Pechevert, essayez “Adam De Cecilia”

L’hôtesse s’exécute sans attendre. 

  • Jeune homme, vous êtes bien né le 3 décembre 2012, et vous résidez à Aguenon ? 

Adam pousse un soupir de soulagement avant de hocher la tête. 

  • Ah ah ! Je me disais que “De Cecilia” n’était pas un nom de Navigant. Vu que vous êtes le seul de cette promotion, je me suis rappelé de ce nom - qui n’est finalement pas le vôtre. Bienvenue, Adam Celsina ! 

  • M…Merci, monsieur, je crois savoir qui a modifié mon nom de famille…

“Satané chargé de scolarité. Il a vraiment francisé mon nom. J’y crois pas.”

  • Excusez-moi, monsieur, vous êtes ?

L’homme sourit. 

  • Je suis Baptiste Ostorm, ton parrain de stage. Ravi de faire ta connaissance !

Adam vient de voir son stage sauvé par le fils du directeur d’un des laboratoires les plus prestigieux du monde.

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Chapitre 7 - Yin

Le printemps est décidément la meilleure saison de l’année. En tout cas, c’est ce qu’en pense Freya. Les journées s’étendent petit à petit, permettant de grappiller quelques précieuses minutes supplémentaires de vitamine D jusqu’à la tombée de la nuit. Le temps est clément, doux et frais à la fois. Les arbres se parent à nouveau de leurs plus beaux ornements. Les sourires réapparaissent progressivement. Quelle meilleure période que celle-ci ? 

L’arrivée de la mi-saison rime avec les examens de fin d’année ainsi qu’à la terrible échéance qui a le pouvoir de pétrifier des milliers d’étudiants : le stage obligatoire en fin de première année. 

Pour les Natifs, cela n’est évidemment pas un sujet. Généralement, ce sont les entreprises elles-mêmes qui partent à la recherche de recrues naïves et assoiffées de réussite directement à l’Université. Bien qu’il s’agisse d’un stage obligatoire et non discriminant sur le principe, la réalité est toute autre. Les Navigants se contentent des miettes laissées par leurs collègues au “sang pur”, pendant que ces derniers inscrivent à leur palmarès un nouvel accomplissement prestigieux. 

Étrangement, Freya Celsina est plutôt sereine. Pourtant, elle cumule toutes les tares possibles qu’un étudiant puisse collectionner. Navigante dans un établissement public dans un domaine où l’entre-soi fait loi, ses chances d’obtenir un stage, et a fortiori, un stage intéressant, sont quasi nulles, si ce n’est impossible. Fort heureusement, la jeune femme est remplie de ténacité et ne prend pas “Non” comme un refus, mais plutôt comme une opportunité de négocier ; aussi houleuses les discussions peuvent-elles être.

  • Mademoiselle Celsina, je vous le répète, nous n’avons plus aucune place disponible jusqu’à janvier prochain ! soupire Mme Dayidi.

Madame Dayidi est l’une des nombreuses - inombrables - secrétaires médicales que Freya a contactées. 

  • Je ne vous crois pas ! Mon amie a appelée hier, et bizarrement, il y avait encore un poste de disponible pour elle !

Freya se pince les lèvres. Son mensonge fonctionnera-t-il cette fois ? 

  • Elle a appelé pour quel poste, mademoiselle Celsina ? 

  • Ben, assistante médicale, comme moi ! Tout pareil ! Vous pouvez m’expliquer ? 

  • Un instant. 

La quinquagénaire désactive son micro et enclenche la tonalité - insupportable - d’attente du cabinet. 

  • Tu vas voir, elle va me sortir un bobard pour justifier mon refus, grogne Freya.

  • C’est toi qui es en train de mentir, là, ricane son frère. 

  • Je ne mens pas, j’émets une situation hypothétique très probable, mais n’ayant pas existé, pour d’obtenir une réponse honnête et sincère à ma demande. 

  • Ouais bon tu inventes quoi. 

  • Vas-y toi t’as pas besoin de tout ça et tu te la ramènes. T’as même pas commencé à chercher que je sais que tu vas trouver avant moi, gromelle la jeune femme. 

  • C’est pas en mentant que tu vas trouver. 

  • T’en sais rien. Faut mentir aux menteurs. 

Freya lance un regard noir à son frère avant de soupirer d’exaspération. 

  • Mademoiselle Celsina ? Vous parlez à qui ? 

La jeune femme se teint de rouge. Adam, quant à lui, est au bord de l’esclaffage. 

  • Oh. J’ai dû oublier de couper mon micro… bredouille Freya. 

  • Oui, très certainement. Je vous confirme donc que nous n’avons pas de place pour vous. 

  • Je v…

La tonalité de bip retentit dans les oreilles de la jeune femme, marquant la clôture de cette désolante tentative. 

  • Bien fait, ça t’apprendra, ricane Adam.

La jeune femme se contente d’asséner à son cher frère un regard ébène avant de tapoter un énième numéro de téléphone sur l’écran de son smartphone. “Je sais pas pour qui il se prend celui-là, ça y est il étudie à Paris il en peut plus, vieux mec, va”. 

  • Arrête d’avoir le seum, ça te va pas, reprend Adam, comme s’il avait entendu les pensées de sa sœur. 

  • Ça me saoule, c’est pas contre toi… C’est juste que je sais que je vais galérer et me retrouver sans rien. Erica a déjà trouvé ou pas ? 

  • Euh…

Adam se gratte la tête. Erica a trouvé son stage avant même que les conventions n’aient été distribuées - son père l’a rapidement placée dans un des meilleurs centres hospitaliers de cancérologie de Paris. Cependant, Freya n’en sait absolument rien - et la jeune blonde a sommé Adam de ne rien dire à cette dernière, de peur d’éveiller des soupçons d’envie chez la jeune Navigante - qui se trouve être sa meilleure amie. 

  • Non, pas encore, enfin… elle a des pistes, évidemment, mais… rien de signé, encore…

  • Ok t’es en train de me mentir. Elle a été prise où ? 

  • Nulle part, gromelle Adam.

  • Déclare. 

  • Bon, ok, elle a été prise à l’Institut Curie. 

Le visage de Freya pâlit de jalousie. “Quoi ? Depuis quand elle s’intéresse à l’oncologie, celle-là ? Et elle a vraiment cru qu’Adam me le cacherait ? J’en reviens pas.”

  • Ok, tant mieux pour elle, rétorque-t-elle sèchement. 

  • Tu ne sais rien, Freya, s’il te plait ? 

  • Non, je ne dirai rien. J’attends.

Il est difficile d’admettre éprouver de l’envie envers quelqu’un de son entourage, encore plus lorsqu’il s’agit de sa meilleure amie d’enfance à qui tout réussit depuis le plus jeune âge. 

“Bravo pour ton stage, Erica. J’espère que tu sauras faire preuve de transparence envers les patients que tu auras à gérer. Je sais que c’est difficile pour toi, mais avec un peu d’efforts, tu y parviendras”. 

La jeune femme se pince les lèvres. Finalement, son pouce se contentera seulement de frôler la touche “envoyer” de son téléphone, non pas par peur de représailles envers son frère, mais pour éviter de briser la confiance que sa meilleure amie a envers lui. Peut-être qu’elle pourra continuer à en extirper quelques informations. 

  • Je sais que je vais trouver, souffle Freya. 

  • Mais oui, t’en fais pas, il y a de la place pour tout le monde, tente de la rassurer son frère.

  • Non, pas pour moi - mais je vais me la créer, coûte que coûte. 

Sans attendre, Freya se saisit non pas de son téléphone portable, mais de l’ordinateur familial presque scotché à la table à manger du salon. Aux grands maux, les grands moyens, pense-t-elle. 

  • Papa, tu peux me faire une lettre de recommandation ? 

Abel écarquille un sourcil. Il n’avait plus entendu cette phrase depuis des années. 

  • Euh… Pour quoi faire, ma fille ? 

  • Pour mon stage. Tu étais haut gradé, ça vaut quelque chose.

  • Oui, mais ma chérie, ce n’est plus le…

  • Je m’en fous, la coupe Freya. Ce sera une lettre anonymisée, s’il le faut. 

Le père de famille regarde sa fille avec un air confus. Quelle utilité que de rédiger une lettre de recommandation anonyme dans une société où le patronyme pèse plus que toute autre chose ? 

  • J…je vais te la faire, bien-sûr. 

Freya remet à son père l’ordinateur portable prêt à l’emploi. Elle ignore si cela lui sera bénéfique dans ses recherches, mais elle n’a rien à perdre. 

  • Merci papa. 

Les deux Celsina échangent un sourire chaleureux avant de vaquer chacun à leurs occupations, lorsque la sonnerie du téléphone d’Adam se mit à résonner dans tout l’appartement. Il ne fallut que quelques secondes aux membres de la famille pour comprendre qu’il s’agissait - encore une fois - d’une bonne nouvelle pour le jeune prodige. Les Navigants reçoivent très peu d’appels. 

  • Bon, Adam ne va pas t’en demander une, je pense, soupire Freya. 

  • Sois heureuse pour ton frère. Sa victoire, c’est ta victoire aussi. 

Freya lève les yeux au ciel et s’empresse d’enfiler baskets et gilet avant de se diriger vers la porte d’entrée. Il est bientôt seize heures et son shift va bientôt commencer. 

  • Papa, c’était un laboratoire de recherche ! Ils veulent me rencontrer tout à l’heure, s’écrie Adam. 

  • Dieu merci, soupire Abel. Lequel ? Il est connu ? 

Freya reste un instant dans l'entrebâillement de la porte pour tendre l’oreille.

  • Il n’est pas très connu, c’est l’IRAT… I-R-A-T… Institut de Recherche Anti Age… Ce n’est pas ce que j’avais en tête, mais pourquoi pas ! C’est rémunéré ! 

La jeune Navigante claque la porte derrière elle. En un éclair, elle ressort son smartphone, recherche “IRAT Paris” et tombe directement sur le site dudit laboratoire. Situés à Paris, près du Panthéon, ils se focalisent sur la recherche en cosmétiques anti-âge “Pfff, tu m’étonnes qu’ils l’aient appelé, qui veut faire ça, sérieusement ?” ricane-t-elle en son for intérieur. Puis son rire interne s’estompe peu à peu en découvrant les modalités offertes aux stagiaires, notamment aux étudiants de Paris-Cité : 

“PROGRAMME ACCÉLÉRATEUR DE CARRIÈRE

  1. Stage d’initiation de 3 mois destiné aux étudiants en sciences médicales : Paris, Londres, ou Madrid. 

  2. Stage de césure de 6 mois l’année suivante pour les étudiants éligibles (voir conditions ci-dessous) : Paris, Londres, ou Madrid. 

  3. Stage de fin d’études à l’issue du parcours universitaire de l’étudiant, selon la branche choisie à l’Université. Ce stage garantit une embauche à l’issue du parcours universitaire de l’étudiant. 

Les étudiants retenus bénéficient : 

  • D’une carte Navigant Professionnel, donnant accès à de nombreux avantages 

  • De points bonus accordés chaque semestre, permettant la validation de crédits ECTS professionnalisants

  • D’un revenu mensuel dès le premier stage

  • D’une prise en charge totale des frais de déplacement et d’installation en cas de relocalisation

  • De l’exonération des frais de scolarité l’année suivant le stage, dans le cadre des stages longs

Seuls les étudiants Navigants des Universités Paris-Cité, Paris-Panthéon et Paris-Grenelle sont éligibles. Exception faite aux étudiants Natifs d’autres Universités.”

La jeune femme prend une claque. Adam ne sera pas simplement une énième ressource de laboratoire accumulant les tâches répétitives sans intérêt, mais bel et bien un étudiant Navigant traité comme un Natif, à l’avenir radieux et sécurisé. 

“S’il l’a eu, alors moi aussi je l’aurai. Sa victoire est ma victoire. Papa ne ment jamais.

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Hania Ouachek Hania Ouachek

Chapitre 6 - Empreinte

Paris, Octobre 2029

Jamais Freya Celsina ne s’est sentie aussi bien. 

Entourée de ses semblables Navigants à l’esprit vif et agile, bourrés d’espoir pour le futur, la jeune femme de maintenant dix-sept ans baigne dans un environnement familier, rassurant et débordant d’ambitions, la permettant de voguer, contre vents et marées, vers ses rêves les plus fous. 

Pourtant, ce n’était pas gagné. L’Université de l’Echat souffre d’une injuste réputation pour le simple fait d’y accueillir des étudiants Navigants en grande majorité. Les Celsina y étaient eux-mêmes réticents. Quelle drôle d'auto-flagellation que de mépriser les environnements favorables aux populations qui nous ressemblent. L’entre-soi n’est critiqué que lorsqu’il concerne ceux qu’on refuse de voir - sinon, nous parlerons d’excellence, de prestige et d’élitisme. Bien que la société française parvient peu à peu à se libérer du joug atroce de son penchant vorace pour la discrimination structuelle, certains relents inconscients de cette dernière persiste, vicieusement, même dans les esprits des premiers concernés. 

D’ailleurs, l’accueil de la nouvelle s’est fait ressentir de toute autre manière au sein du foyer d’Aguenon. Les larmes et exclamations de joie d’Abel et Victoria lors de l’admission d’Adam à Paris-Cité se sont travestis en une mine défaite et un sourire difficilement sincère lorsque Freya, pétrie de déception, annonça à ses parents qu’elle rejoindrait les bancs de l’Université publique. Fort heureusement - et par je ne sais quel miracle - la jeune Navigante ne s’est pas laissée démordre, bien au contraire. L’adversité la forge plus qu’elle ne l’écrase, constituant ainsi une source motrice principale à l’accomplissement de ses objectifs. 

En revanche, il est bien plus ardu pour un requin de nager dans de l’eau douce sans en perdre son aileron. Le jeune prodige fraîchement intégré aux rangs de l’Université Paris Cité ne parvient à prendre ses marques. Bien que la politique de l’établissement se veut inclusive, bienveillante et vectrice de justice sociale, il n’en est rien dans les faits. A vrai dire, l’intégration des jeunes étudiants Navigants au sein d’Universités historiquement natives est un phénomène relativement récent - voire prématuré - pour le commun des mortels. Lors de sa journée de pré-rentrée, Adam a eu l’immense joie de goûter aux plaisirs des relents racistes et discriminatoires de la part de la direction, et ce dès l’aube : 

  • Cel…Celsina Adam ? s’exclame Monsieur Venon.

  • Oui, présent.

  • Hum, ronchonne le Directeur de la Scolarité, pas évident évident à prononcer, votre nom. 

Adam affiche une mine d’incompréhension. 

  • C’est-à-dire ? 

  • Ben, ça se francise ! Adam Celsina, quel drôle de nom, tout de même ! 

L’assemblée étouffe un rire approbateur des propos borderline du sexagénaire au crâne autant dégarni que son intellect. Adam déglutit en silence, teinté de honte du fait d’un patronyme qu’il n’a pas choisi - mais dont il est extrêmement fier. 

En ce sens, il reste difficile d’être un Celsina dans un tel environnement. Fort heureusement, le jeune homme ne se retrouve pas totalement seul. Il peut compter entre autres sur la présence d’Erica, la meilleure amie de sa sœur, ainsi que d’Ismaël et Eden, qui le ne quittent jamais. Eux aussi proviennent d’environnements navigants ou semi navigants et connaissent plus que bien les défis auxquels une telle filiation se heurte. 

  • C’était pareil pour ma sœur, t’inquiète, le rassure Ismaël

  • Ah oui ?

  • Non, en réalité, c’était bien pire, ricane le jeune homme. Elle n’était même pas censée être là. Ça a été très difficile pour elle au début, puis elle en a fait sa force. Maintenant, regarde où elle est ! Elle a marqué l’histoire de son empreinte. 

Les yeux profonds d’Ismaël se teintent automatiquement d’une lueur de fierté mêlée à une profonde admiration. Il est vrai que le parcours de Tessa Desanya relève de l’exploit. 

  • Merci frère, tu as toujours les bons mots, sourit Adam. Je vais essayer d’en faire ma force aussi, même si… j’ignore totalement comment. 

Éden et Ismaël sourient simultanément. Tous deux savent qu’Adam éprouve des difficultés à modéliser des pensées abstraites pseudo-philosophiques en une réalité très concrète et ce, malgré son brillant esprit. 

  • C’est simple. Là, le vieux t’a donné l’opportunité de prouver que tu vaux mieux que ça. 

  • Je n’ai absolument rien à prouver à personne. 

  • À toi-même. 

  • Ah. 

Adam se pince les lèvres. 

  • Je sais ce que je vaux. 

  • Vraiment ? rétorque Éden en haussant son sourcil droit. 

  • Bon… plus ou moins. 

  • Ah! s’exclament simultanément les deux jeunes hommes, tu vois ! Tu n’as pas le droit de douter de toi-même. Même si toute la Terre te dit que tu es dans le faux, que t’es un raté et que tout ce que tu entreprends tombe à l’eau : tu dois rester solide sur tes appuis et tous les envoyer paître, ajoute Ismaël. 

  • Tu n’as pas le droit de te laisser tomber, mec, surenchérit Éden. 

  • Shhhhhhhht! Les bavardages, c’est à la fin du cours ! interrompt Monsieur Venon. 

Adam se contente de sourire sincèrement à ses deux comparses qui savent parfaitement comment requinquer son moral. Autrefois, c’était le rôle de Freya, son double, sa copie conforme. En un regard, ils parvenaient à se comprendre - loin de leurs repères mutuels, la vie leur paraît bien plus âpre, bien plus ardue. Pourtant, ils vont devoir composer et faire avec, en unissant, enrichis de leurs propres expériences et observations individuelles, leurs forces afin de se frayer un chemin dans cette nouvelle ère qui leur réserve bien des turbulences : 

L’âge adulte. 

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Hania Ouachek Hania Ouachek

Chapitre 5

Paris, Juin 2029

  • “Faire son deuil”. Drôle d’expression, n’est-ce pas ? Et pourtant, elle fait partie intégrante de notre vocabulaire aujourd’hui. Mais qu’est-ce que ça signifie, concrètement ? Saviez-vous que le mot “deuil” prenait ses racines du latin “dolium”, autrement dit “douleur, souffrance” ? Faire son deuil, est-ce accepter de souffrir en permanence ? Faire son deuil, est-ce se résigner à pleurer l’âme qui s’en est allée ? Faire son deuil, est-ce abandonner ? 

Adam marque un court silence. L’audience est captivée. 

  • Certains d’entre vous ont, sans doute, déjà perdu un proche. Ce fut mon cas, il y a quelques années. Je m’en souviens comme si c’était hier. Une fois les obsèques et autres rites funéraires terminés, on exigeait de moi que j’apprenne à “faire mon deuil”, que je passe à autre chose, puisque “la vie continue.” Mais la vie vaut-elle d’être vécue si elle ne consiste, désormais, qu’à regretter nos défunts ? 

Les bouclettes brunes du jeune homme tombent gracilement sur ses lunettes, toutefois sans parvenir à masquer les larmes naissantes de ce dernier, ses yeux bleu océan s’étant parés d’une nuance crépusculaire. 

  • Je vous le dis aujourd’hui, non ! s’exclame plus vivement Adam. “Vita brevis” signifie, en latin, que la vie est brève. La vie est volontairement courte, à l’échelle de l’humanité, pour qu’on en tire un maximum de profit. Pas pour pleurer un passé révolu ni pour s’inquiéter d’un avenir incertain. La vie ne saurait être pleinement appréciée sans un terme à son extrémité. Nous sommes naturellement limités par le temps pour une raison précise. Notre passage sur Terre n’est qu’éphémère. L’accepter, c’est prendre conscience de notre humanité. L’accepter, c’est prendre conscience que la mort est nécessaire.

Adam marque une pause puis fixe l’audience en attente de réactions. Sans plus attendre, la centaine d’élèves réunis dans l’amphithéâtre K se mit à applaudir frénétiquement le jeune homme.

  • Excellent, monsieur Celsina, excellente improvisation !

  • Merci, professeur Saint Arnault. Vous m’avez pris de court…

  • Je savais que vous ne me décevriez pas, sourit le professeur d’art oratoire. Mademoiselle de Philip, c’est à vous !

Adam tend son micro à Erica, qui prend vite sa place sur l’estrade de la salle. Freya, assise au premier rang, lance un regard d’encouragement vers sa meilleure amie, au détriment de son frère jumeau.

  • Je rappelle le thème de cette séance : le transhumanisme. Vous avez cinq minutes pour exprimer, de la manière que vous souhaitez, votre point de vue, ou l’opposé, à votre guise… 

Les joues d’Erica de Philip se teintent d’un rose léger, à la manière d’un ange qui leur aurait déposé un baiser. 

  • Votre camarade, Adam, a choisi de parler de la mort. Quelle sous thématique allez-vous aborder, mademoiselle ? 

  • La recherche de la science. 

  • Oh, c’est audacieux, j’aime, j’aime ! s’exclame le vieux professeur, rempli d’enthousiasme. Je lance le chrono… c’est à vous ! 

Erica ramasse sa longue chevelure d’or d’un vif mouvement avant de se racler la gorge et de lancer son argumentaire. 

  • De tous temps, l’Humanité a…

  • STOP ! interrompt M. Saint Arnault. On ne commence jamais un argumentaire, un discours, une dissertation… par “de tous temps” ! C’est une règle pourtant élémentaire !

La jeune femme rougit derechef, remplie d’embarras. 

  • Allons, allons, reprenez, vite !

Depuis le premier rang, Freya manifeste une nouvelle fois son soutien à la jeune blonde, qui reprit immédiatement ses esprits. 

  • La recherche de la science est une nécessité pour l’Homme, pour progresser et évoluer. Elle est intrinsèquement liée à l’aspiration à dépasser nos limitations actuelles. Soutenir le transhumanisme revient à adopter une vision optimiste de l’avenir de l'humanité. En investissant dans la science, et plus particulièrement dans la recherche médicale et technologique, le transhumanisme ouvre la voie à des avancées significatives dans le domaine de la santé, permettant à chacun de vivre plus longtemps, et en meilleure santé.

Erica jette un regard en biais à son ami Adam avant de poursuivre : 

  • Mon camarade parlait de la mort et de la nécessité d’apprendre à faire son deuil. Personnellement, je suis convaincue qu’un jour, cela ne sera plus nécessaire. En investissant dans la science, et, par extension, dans les recherches liées au transhumanisme, la mort ne serait plus une fatalité, une réalité ineluctable, mais un défi à relever. 

  • C’est très ambitieux, mademoiselle de Philip. Et surtout prometteur, si vos prophéties se révèlent véridiques. Enfin… On ne sera sûrement plus là pour en attester, hélas, marmonne le professeur au crâne dégarni. 

  • C’est comme ça que je vois la chose, monsieur. D’ailleurs, on en parle très souvent avec Freya !

Le professeur se retourne vers l’audience à la recherche de la jeune Celsina, qu’il somme de venir sur l’estrade. La jeune femme refuse une première fois, avant d’y être littéralement poussée par ses camarades. 

  • Je n’ai rien de plus à ajouter, ricane nerveusement la jeune navigante. 

  • Si, si, vas-y, fais nous une petite présentation là, la taquine son frère jumeau.

Freya lance un regard ébène à son frère avant de soupirer et de se résigner à improviser un léger argumentaire sur la question du transhumanisme. 

  • Quand vous voulez, mademoiselle Celsina. 

  • Je pense honnêtement que ma très chère camarade a tout dit… soupire la jeune brune. 

Le professeur jette un regard réprobateur à la jeune femme qui comprend immédiatement qu’il n’y avait pas de marge de négociation envisageable.

  • Ce qu’avançait Erica, c’est que le transhumanisme ne voit pas la mort comme un obstacle à notre développement, mais tout à fait son contraire. Pour moi, l’être humain est destiné à outrepasser les limites de sa propre condition de simple mortel. Autrement dit, je pense sincèrement que nous serons un jour amenés à vivre des centaines, voire des milliers d’années… L’évolution n’a pas de limites. 

Freya marque une courte pause avant de poursuivre. 

  • Et pour reprendre le thème évoqué par mon fr… Adam ; la mort, le deuil - j’aimerais un jour qu’on ait plus à le viv…

  • Ca fait partie de l’expérience humaine, l’interrompt le jeune homme. 

  • Dans notre condition actuelle, oui. Il y a quelques siècles, l’espérance de vie frôlait à peine les cinquante ans. Les femmes martyres mourraient en couches, c’était admis, c’était normal. Si on avait calqué ton mode de réflexion à l’époque, personne n’aurait cherché à changer quoi que ce soit. Or, l’Homme est encouragé à évoluer ; il est encouragé à rechercher la science. 

Freya sourit. Elle sait que son frère compte tuer dans l’oeuf le débat naissant, faute d’arguments - ou d’énergie. 

  • J’ai plus rien à dire, j’ai déjà fait mon impro’, tout à l’heure, ricane Adam.

  • En effet, monsieur Celsina, rétorque M. Saint Arnault. Votre point de vue était très intéressant, mademoiselle Celsina. Merci d’avoir joué le jeu. 

La sonnerie assourdissante du lycée du Grand Canal retentit et met fin à l’illustre cours d’art oratoire et d’improvisation, le préféré de la plupart des élèves. A vrai dire, il apparait comme un souffle d’air frais entre toutes les autres disciplines plus rébarbatives que subissent les lycéens, tous les jours de huit heures à dix-huit heures, sans exception. Pour autant, les jumeaux ne s’en plaignent guère - grâce à l’assouplissement de nombreuses mesures autrefois adoptées sour le gouvernement Iparone I, les Navigants ont le même droit d’accès au lycée que leurs camarades Natifs ; la preuve en est avec le cours optionnel d’art oratoire, que Freya, Adam, et d’autres ont la chance de partager avec Erica et autres camarades Natifs. 

Le baccalauréat signe la conclusion d’un parcours scolaire houleux pour la majorité des élèves Navigants. Jusqu’en 2026, l’accès à l’examen terminal leur était conditionné - grâce à de nombreuses révoltes ces dernières années, cette mesure a été abandonnée. 

Tout cela n’aurait pas été possible sans le fort appui de certains hauts cadres dirigeants Natifs farouchement opposés à la politique d’Iparone. Par opportunisme politique ou véritable conviction humaniste, on ne le saura jamais - le fait est qu’à l’heure actuelle, les conditions de vie des Navigants ont bel et bien évolué. 

La révolte s’est d’abord voulue populaire - de nombreux employés Navigants ont cessé de se rendre au travail, prévalant un droit de grève qu’ils n’avaient pas encore jusque-là, au péril de leurs vies, au péril de leurs familles. Se sont joint à eux des cadres d’entreprise Natifs, mais également des étudiants, voire des lycéens, ce qui a permis d’apporter un cadre légitime à la révolution populaire qui, sans l’aide de ces français de souche, n’aurait eu aucune valeur aux yeux de l’exécutif. 

Erica de Philip fait d’ailleurs partie de ces jeunes lycéens politisés dès le berceau. Native depuis plus de huit générations et fille de deux grands chefs d’entreprise, la jeune femme a mis à bien les nombreux privilèges dont elle jouissait afin d’aider cette lutte contre l’anti-Naviganisme. 

On pouvait la voir, dès ses quinze ans, brandir d’une main une banderole “Ami Navigant, si tu tombes, mille amis Natifs sortent de l’ombre”, et de l’autre, un porte-voix et l’intime conviction qu’un jour, la France ne sera plus scindée en deux. Un optimisme prophétique, sans aucun doute. 

En effet, de nombreux Navigants arrivent désormais à atteindre les rangs d’études prestigieuses - médecine, droit, ingénierie, entre autres - ce qui leur était impossible il y a encore trois ans. 

C’est le cas d’Ismaël Desanya, issu d’une union rarissime entre une Navigante et un Natif - et donc considéré comme Navigant - qui a assuré sa place à la prestigieuse Université de Paris Cité en première année d’études médicales. Sa grande soeur, Tessa, également médecin, représentait jusqu’alors l’exception en la matière. Aucun Navigant n’était parvenu à décrocher le précieux sésame du Doctorat à Mont-Laurent. 

Tout comme sa soeur, Ismaël est doté d’une beauté sans pareil. Ses yeux aux pigments noisette se fondent parfaitement avec son chaleureux teint hâlé. Ses traits sont fins, parfaitement symétriques, et son sourire remplit de joie quiconque a la chance de l’apercevoir. En plus de cela, Ismaël est d’une rare bonté. 

Freya Celsina n’est évidemment pas insensible à son charme, mais la jeune femme garde les pieds sur Terre. Contrairement à son camarade, la jeune femme demeure  en liste d’attente pour l’Université de Paris Cité. Son rêve de devenir oncologue est tout juste à sa portée, et sa réussite scolaire et professionnelle l’obsède d’autant plus depuis le décès de sa grand-mère, Zinelli. 

  • Toujours pas de changement ? lance Erica à sa meilleure amie.

  • Je suis passée de 13ème à 10ème, tu parles d’un changement… Je stagne depuis une semaine…  soupire Freya. Heureusement que j’ai une autre option, mais bon… 

  • Ben oui, je comprends pas pourquoi tu te mets autant de pression, rétorque Erica en levant les yeux au ciel. L’Université de l’Echat est très bien aussi !

Freya fait la moue. Il est vrai que l’Université de l’Echat est bien réputée et dispose d’excellents professeurs - mais ce n’est pas Paris. Ce n’est pas aussi prestigieux. Ce n’est pas ce que mamie Zinelli aurait souhaité. 

  • C’est facile à dire pour toi, t’as été directement prise. 

  • Euh… tu préfères quoi, que je te dise d’abandonner ? T’es bizarre là, s’étonne Erica. T’es jalouse ou quoi ? 

Erica de Philip a un caractère bien trempé et ne mâche visiblement jamais ses mots. 

  • Jalouse, moi ? T’es sérieuse ? Si j’étais jalouse, je t’aurais pas encouragée tout à l’heure pendant ton oral ! N’importe quoi ! 

  • Bah alors, c’est quoi cette réflexion bizarre ? Tu sais très bien pourquoi j’ai été prise, ça n’a rien à voir avec notre niveau, t’es bien meilleure que moi en plus.

  • C’est bien ça le problème. 

  • Bon, quand tu seras moins lourde, on en parlera, là tu me déprimes. Même pour toi, arrête d’être aussi négative, oh lala. A t’entendre, t’as été refusée partout et t’es vouée à l’échec. 

  • Hmm.

  • Quoi, hmm ? Estime toi heureuse que t’aies une place à l’Université. 

  • Pardon ? s’étouffe Freya. 

  • Bah quoi ? Si t’étais née trois ans trop tôt tu te serais retrouvée sans diplôme ni fac, c’est la vérité, pas la peine de me faire tes gros yeux, là. 

Remplie de colère et de frustration, Freya fixe sa meilleure amie droit dans les yeux sans dire un mot. 

  • Quoi ? répète Erica. 

  • Bon, laisse tomber, je vais réviser seule sinon on va se disputer. 

Freya ramasse ses affaires, les jette frénétiquement dans son sac à dos en désordre et se dirige vers la porte de sortie.

  • Tu vas où comme ça ? rit Adam qui s’apprête à entrer dans l’amphithéâtre.

  • Je vais réviser seule, laisse-moi.

  • Réviser ? Non, on a cours de maths, là, concentre toi, il t’arrive quoi ? 

La jeune femme se rend compte de l’impulsivité de son acte et rebrousse chemin, tête baissée, sous les regards taquins de son frère et de sa meilleure amie. 

Quelques secondes plus tard, le téléphone d’Adam retentit. 

  • Allô Papa ? Mon cours commence dans deux minutes, on peut se rappeler ? 

Généralement, les parents n’appellent jamais leurs enfants sur leur journée de cours, sauf cas d’extrême nécessité. 

  • Non, non, c’est urgent, mon fils ! 

Le visage d’Adam, déjà très pâle, blémit davantage. 

  • Qu’est-ce qu’il se passe ? 

  • Mon fils, tu es le premier Celsina à entrer à la prestigieuse Université Paris Cité pour la rentrée 2029, en études médicales ! 

La voix d’Abel déborde de joie, ce qui lui vaut de laisser échapper quelques larmes de soulagement. 

  • Q…Quoi ? Hein ? T’es sûr ? J’ai rien reçu, t’es sûr, hein ? Papa ? 

Les mains du jeune homme tremblent d’excitation et sa voix se veut plus portante. Toute la salle de classe, Freya compris, tente de déceler la substance de leur conversation.

  • Je te lis le courrier, fils : 

“M. Celsina, 

Nous avons le plaisir de vous confirmer votre admission au sein de l’Université Paris Cité dans la filière “Etudes médicales - parcours Excellence Navigants.”, pour la rentrée 2029/2030. 

Au vu de vos résultats académiques, vous êtes éligible à la bourse d’Excellence vous dispensant des frais de scolarité pour l’intégralité du premier cycle universitaire. 

Vous trouverez ci-dessous les documents nécessaires à votre inscription administrative, qui devra être finalisée d’ici le 15 juillet 2029.”

  • C’est pas possible, j’y crois pas ! Papa, je suis trop content ! s’écrie Adam.

Le jeune homme se retourne vers sa soeur jumelle, qui accourt dans ses bras pour le féliciter chaleureusement. Les yeux des jumeaux se remplissent simultanément de larmes. 

  • Je suis tellement fier de toi, de vous, s’écrie Abel de l’autre bout du fil. C’est comme ça que commence l’émancipation, c’est avec vous !

  • Merci Papa, merci, je… on va tout faire pour réussir, c’est promis. 

  • Je vais prévenir ta mère ! Ce soir, on se fait un restaurant pour fêter ça ! Ca fait des années ! Allez, à plus !

Les deux Celsina n’en reviennent pas. 

  • Je suis vraiment contente pour toi Adam… sanglote Freya.

  • Moi aussi soeurette, t’es limite plus contente que moi, c’est quoi toutes ces larmes ? rit Adam. 

  • Je… j’espère qu’on sera ensemble l’année prochaine, on a jamais été séparés… 

Adam se pince les lèvres. Il avait totalement omis la situation de sa soeur.

  • Viens là, dit-il en amenant sa soeur dans ses bras. Déjà… il reste encore deux jours pour la liste d’attente. Et au pire, on sera toujours ensemble, même éloignés, ok ? C’est ce que Mamie nous a dit. Tu te rappelles ? 

Freya hoche la tête.

  • Donc arrête de te prendre la tête, on sera toujours liés, même si on fait deux choses différentes, même si on devient différents. On s’émancipe, comme dit Papa !

Les deux rient en choeur avant de se faire interrompre par l’affreux professeur de maths : le professeur Galant, qui porte très mal son nom. Les élèves reprennent place sans dire un mot. Chacun d’entre eux a sa place qui lui est attitrée. 

D’ailleurs, aucun n’a jamais tenté de la changer - les habitudes ont la vie dure, mais l’évolution est à leur portée. 

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Hania Ouachek Hania Ouachek

Chapitre 4

La période des fêtes de fin d’année a toujours été le moment favori de la famille Celsina. Malgré la froideur habituelle des murs lugubres et sans émotions des bâtisses d’Aguenon, les quelques illuminations décoratives apportent un peu de joie à cette banlieue désaffectée.

Toutes les familles, Natives comme Navigantes, profitent de cette trêve pour se retrouver et se remémorer l’importance des liens de sang. Pains d’épices, sablés à la cannelle, chocolats chauds à la noisette, gâteaux aux carottes - tout est réuni pour réchauffer les cœurs et les foyers français. Quels que soient leurs moyens, les familles françaises parviennent à parer de multiples décors leurs modestes foyers. Les Celsina s’investissent énormément à la tâche : luminaires, sapin vêtu de nombreuses guirlandes à paillettes et de boules aux motifs multiples, tapis, tout y passe ! Au-delà des fêtes de Noël et de la Saint Sylvestre, le mois de décembre est également rythmé par l’anniversaire des jumeaux, nés le troisième jour du mois. Rien d’extravagant n’est organisé, cependant - mais la moindre occasion festive et conviviale est la bienvenue dans la famille.

Pour l’occasion, et comme à son habitude, Freya s’attelle à l’organisation de son fameux scrapbook, notamment la section “fêtes” de fin d’année à laquelle elle s’attache une immense importance. Pour ce faire, Adam et Zinelli se sont joints à l’activité - une tradition religieusement suivie depuis des années. Pendant que la doyenne se charge de trier l’ensemble des photos du mois, la cadette choisit avec soin les feutres, autocollants et tissus qui serviront à orner cette édition 2035, avec l’aide précieuse de son frère. 

Les effluves de colle industrielle et les souffles entrecoupés des mouvements des ciseaux sur le papier glacé constituent une source de réconfort et de satisfaction pour les deux adolescents, qui ont parfaitement conscience que ces moments de partage et de bonheur éphémère leur dessineront de doux sourires teintés de nostalgie une fois l’âge adulte venu et les âmes éteintes. L’intérêt d’apprendre à apprécier l’instant présent prend tout son sens.

Ce type d’activité permet aux jumeaux de penser à autre chose qu’aux études - d’autant plus que les résultats du conseil de classe se sont avérés très positifs, même plus qu’espéré, notamment au vu des récents évènements qui ont secoué la famille. Il ne reste plus que deux trimestres à assurer afin de pouvoir lever le pied jusqu’à l’examen de fin d’année, condition sine qua non à l’entrée au lycée.

A l’époque d’Abel et de Victoria - il n’y a pas si longtemps que cela, quelques années avant l’accession au pouvoir d’Iparone - l’intégration au lycée, sans condition, était la règle. Abel excellait dans les matières scientifiques et a rejoint l’une des meilleures écoles d’ingénieur de la capitale - Victoria, la victorieuse, faisait de la philosophie et des lettres son terrain de jeu favori. C’est par ailleurs à la bibliothèque, lors d’une après-midi de mai, que les deux âmes se sont reconnues. 

Ce jour-là, Victoria avait rattaché sa longue chevelure rousse et courbée d’un imposant nœud satiné vert émeraude, sa couleur fétiche. Bien que modestement vêtue d’une chemise blanche oversize et d’un pantalon fluide en lin, elle est parvenue, malgré elle, à attirer l’attention d’Abel qui, d’une étreinte visuelle, capitula instantanément face à l’âme de celle qui complètera la sienne. 

Ce souvenir leur laisse un goût doux-amer. 

  • Elle était belle, notre France d’avant, pas vrai ? 

  • Belle, et innocente, souffle Victoria. Maintenant, tout le monde se surveille, personne n’est naturel… On est dans un procès permanent, c’est insupportable. 

  • En même temps…

  • En même temps quoi, Abel ? On ne vaut pas moins que les autres.

  • Si. 

Les yeux verts de Victoria s'écarquillent. 

  • Qu’est-ce que tu racontes ? 

  • Aux yeux de ceux qui nous gouvernent, on ne vaut pas grand chose. C’est ce qui compte. 

  • Non. Ce n’est pas à une bande de fachos de décider si on mérite de vivre dignement, ou non. 

  • Je le sais, Vick… soupire Abel. Mais on a choisi cette vie. 

Victoria se tait. Il est vrai qu’à l’époque des élections présidentielles et législatives, personne n’avait vu le coup venir - d’ailleurs, les chiffres parlent d’eux-mêmes : près de 80% d’abstention, dont les Celsina. Iparone était une menace politique de longue date pour la France - la cinquième élection fut la bonne - à tel point que personne n’aurait imaginé la voir accéder au pouvoir. 

“C’est une honte !” s’exclamait alors Zinelli, le jour des résultats de l’élection. Elle est la seule de la famille à avoir pris le temps de voter. Abel et Victoria, quant à eux, affichaient une mine dépitée - des larmes perlaient sur le visage de la jeune femme, alors enceinte des jumeaux. Ce jour-là, beaucoup de leurs amis - qui seraient aujourd’hui considérés comme Navigants - ont pris la fuite vers l’Espagne, qui échappe à la gangrène nationaliste et populiste européenne. Le jeune couple avait également considéré cette option, mais malheureusement bien trop tard. Les frontières ont été verrouillées dans les quarante huit heures qui ont suivi les élections. Aucun Navigant n’avait le droit de sortir du pays - qui prendrait en charge les métiers pénibles, sinon ? 

  • Si on avait écouté ta mère…

  • Je sais bien, mais que veux-tu ? On ne va pas remuer le couteau dans la plaie. 

  • Tu as raison. Mais cette pensée me colle à la peau chaque soir et chaque matin, c’est plus fort que moi. Regarde le monde qu’on va laisser à nos enfants. 

Abel sort de la poche de son jean un vieux portefeuille en cuir datant d’une dizaine d’années, et tente d’en extirper quelques billets. 

  • Voici ce qu’il nous reste pour le mois, souffle-t-il. On a beaucoup dépensé pour les fêtes, cette année; et c’est sans compter l’anniversaire des enfants. 

Victoria pose sa main sur son front avant de prendre une grande inspiration. Sans plus attendre, elle se dirige vers le placard à vaisselle, attrape d’une main deux verres à pied qu’elle habille aussitôt d’une élégante robe rouge foncé. 

  • Je… j’en ai besoin. Tiens, prends. 

Abel saisit le verre tendu par son épouse. 

  • Ça ne va pas nous aider, tu le sais. 

  • Je ne veux pas y penser. Demain sera un meilleur jour. 

  • En parlant de demain, je ne serai pas là toute la journée, lance Abel.

  • Pourquoi ? 

  • Avec les fêtes de fin d’année, il y a une demande énorme en personnel. Je partirai tôt et je rentrerai tard. C’est bien payé, au moins. 

  • Ah ! s’exclame Victoria. 

La mère de famille engloutit l’intégralité de son verre en un éclair avant de rire nerveusement. 

  • Qu’est-ce qu’il y a, ma chérie ? 

  • En fait… Je ne sais pas sur quel pied danser ! ricane Victoria. Tu vas travailler dur pour nous aider à vivre, mais tu ne vis plus avec nous, finalement, à quoi bon !

  • C’est mon rôle de…

D’énormes sanglots s’emparent du corps de Victoria, la laissant valser entre rire convulsif et larmes lancinantes, face au désarroi de son époux qui tente de l’étreindre. 

  • C’est ton rôle… Laisse-moi, va-t-en. S’il te plaît. 

  • Non. 

  • Je t’en prie, Abel, j’ai besoin d’être seule. Vraiment. Et je veux pas que les enfants nous entendent. 

Les yeux d’Abel, pourtant d’un ébène profond, se sont obscurcis de chagrin vis-à-vis de sa femme. Sans se retourner, il quitte la cuisine pour rejoindre ses enfants et sa belle-mère qui semblent très loin de toute préoccupation. 

  • Papa, Papa ! On a bientôt fini la section des fêtes ! s’écrit Freya avec enthousiasme. 

Zinelli sourit face à la candeur de sa petite fille. 

  • Montrez-moi ça, tous les deux, sourit légèrement Abel. 

Le sourire de Zinelli laisse place à une grande inquiétude en voyant la mine défaite de son gendre. D’un regard tendre et d’une tape amicale sur l’épaule de ce dernier, elle lui confère son soutien et son affection. 

  • Je vais lui parler, mon fils, lui chuchote Zinelli. 

Discrètement, la doyenne tente de s’éclipser de la pièce pour permettre à Abel de profiter de ces moments de vie avec ses enfants. 

  • Mamie, tu vas où ? s’écrie Adam.

  • J’arrive, j’arrive, je vais me faire un thé. Tu en veux un ? 

  • Ah non beurk, c’est pour les vieux, ça !

Zinelli sourit et se dirige vers sa fille - son unique fille, sa protégée, et celle qui la protège en retour aujourd’hui. 

  • Ma fille, arrête avec ça…

Zinelli pointe du doigt la bouteille de vin de sa fille. 

  • Tu ne vas pas t’y mettre toi aussi ? 

  • Je te conseille, seulement… 

  • Je t’ai rien demandé maman. Je suis une adulte. 

  • Tu resteras toujours ma petite fille, c’est comme ça. Tu es toi-même mère, tu sais de quoi je parle. 

  • Pff, tu parles… souffle Victoria. Les enfants grandissent trop vite malgré eux. Ce sont des enfants avec des problèmes d’adulte. 

  • N’importe quoi, ils sont très heureux, tes enfants. Et en bonne santé, Dieu merci !

  • Heureux ? s’écrie Victoria. T’appelles ça une vie, pour eux, hein ? On leur fait croire que c’est des moins que rien à longueur de journée, qu’ils n’ont pas d’avenir, parce que leur lignée n’est pas assez pure pour qu’ils méritent le respect ? J… Je n’arrive même pas à les vêtir correctement, je… je suis une terrible, terrible mère maman, je sais pas, je…

Zinelli prend sa fille dans ses bras. 

  • Qu’est-ce que tu ne sais pas, ma fille ? 

  • Je sais pas pourquoi j’ai choisi d’avoir des enfants, je sais… je sais que c’est horrible de penser ça, je suis une mère indigne, maman, indigne ! Mais à quoi bon faire des enfants dans ces conditions… 

  • Ma fille, c’est Dieu qui…

  • C’est Dieu qui quoi ? crie Victoria. Il m’a bien montré que j’étais incapable d’avoir des enfants, pendant des années, et j’ai insisté, pour quoi ? Pour rien ! 

Victoria s’extirpe des bras de sa mère avant de faire retentir le fracas de la bouteille de vin sur le carrelage glacial de la cuisine des Celsina, lui accordant une douce couleur vermillon. 

  • Oh ma Victoria… tout est écrit, il n’y a pas un bien qui te soit destiné qui te manquera… tu as eu deux beaux enfants intelligents et adorables, ne remets pas en cause ce bienfait de la vie. Sois reconnaissante, ma fille, même dans les tempêtes… 

  • Maman, s’il te plait. 

  • Je suis bien plus âgée que toi, j’ai l’expérience de la vie que tu n’as pas. Écoute ta mère. 

  • Tu n’as pas vécu dans un Etat d’apartheid. 

  • Non, c’est vrai - et je regrette la France d’avant, tout comme toi. Mais tu te jettes seule vers ta propre destruction, et celle de ta famille. 

  • Mais… c’est toi, ma famille. 

  • Non, ma chérie. Et tu le sais. 

Victoria s’effondre en larmes dans les bras de sa mère. 

  • Pardon, maman. 

Zinelli caresse tendrement le crâne de sa fille. 

  • Ça te rend triste qu’on existe ? lance Adam, de l’autre bout de la pièce. 

Les bruits incessants de fracas de verre et de cris désespérés ont interloqué les jumeaux, qui se sont empressés d’écouter aux portes. 

  • Non, mon fils, pardon… pardon…

Victoria fait signe à son fils de la rejoindre, ce qu’il refuse avant de se diriger, tête baissée, vers sa chambre.

La soirée a pris un tournant à la fois habituel et inattendu - les jumeaux se sont faits aux nombreuses crises de nerfs de leurs parents, tantôt l’un, tantôt l’autre. Ainsi, ils parviennent constamment à trouver refuge chez l’un ou l’autre - ou auprès de leur grand-mère dotée d’une sagesse exceptionnelle. 

Ce soir, Adam baigne dans un océan d’incompréhensions et de questionnements. 

  • Elle le pensait pas, Adam, lui chuchote sa sœur jumelle. Les parents sont fatigués. 

  • Elle l’a dit quand même, c’est qu’au fond, elle le pense, même à zéro virgule un pour cent.

Ne sachant plus quoi dire pour réconforter son frère, la jeune fille se pince les lèvres. 

  • Tu veux que j’appelle mamie ? 

  • Non, lance Adam. Je ne veux pas lui parler, ni à elle, ni à papa, ni à personne…

Freya hausse un sourcil.

  • … sauf toi.

  • Bah, c’est logique, sinon tu deviendrais fou à ne parler à personne ! 

Adam hoche la tête, silencieux, une esquisse de sourire se dessinant sur son visage simultanément. 

  • Je pense que tu devrais parler à mamie, elle est pas comme eux… chuchote Freya. Elle nous comprend, elle. 

  • Plus tard, alors.

Freya dépose un rapide baiser sur le front de son frère avant de quitter leur chaleureux cocon. En sortant de la pièce, elle tombe nez à nez avec sa grand-mère, qui marche de manière inhabituelle : elle est courbée, la main droite sur la poitrine et la respiration saccadée. 

  • Mamie, mamie, ça va ? Tu as besoin d’aide ? 

La jeune fille lance un vif regard sur la main gauche de sa grand-mère, ornée d’un brillant anneau d’argent - qu’elle lui a offert il y a quelques années - coincé entre ses doigts subitement devenus mauves et gonflés. 

  • Ca… Ça va, t’inquiète pas, appelle ton père, ou ta m…mère…

Freya s’empresse de prévenir ses parents qui se mettent immédiatement en état d’alerte. Sans réfléchir, Abel saisit le téléphone pour appeler les urgences médicales, “quoi qu’il en coûte, on trouvera un moyen” répète-t-il frénétiquement. L’adrénaline et la peur ont frappé Victoria d’un éclair de lucidité qui lui permet de venir au mieux au secours de sa mère. 

Adam, lui, reste stoïque dans sa chambre. Il ne parvient pas à bouger le moindre membre. Son corps se veut statique alors que son âme tente de l’extirper hors de ses murs. “Ca ira, comme d’habitude, elle s’en sortira et on discutera plus tard”. 

Une Freya en larmes fait irruption à nouveau. 

  • Mamie va aller à l’hôpital, elle… elle va pas bien…

  • Ca va aller, t’inquiète, répond Adam machinalement.

  • Non, je… je crois pas cette fois…

  • Mais si, c’est toujours comme ça. Tu verras !

Freya sanglote bruyamment, accompagnant la symphonie de grabuge qui résonne dans le foyer. En quelques instants, le service d’urgences médicales est arrivé à domicile - une équipe entière de médecins vêtus d’un blanc immaculé s’est attroupée dans la modeste entrée de l’appartement des Celsina. Zinelli est directement prise en charge et installée sur un brancard - le même, à quelques détails près, que celui de Freya il y a quelques semaines de cela. 

Freya attrape de force le bras de son frère.

  • On va lui dire au revoir !

Lorsque les enfants s’approchent de la porte d’entrée de l’appartement, Zinelli leur donne déjà le dos, prête à partir sur son brancard, recouverte d’un drap blanc cassé. A ce moment précis, le cœur d’Adam se couvre d’anxiété “et si cette fois, c’était vraiment la dernière ? Je ne lui ai même pas dit au revoir… J’ai refusé de lui parler…”

Freya, quant à elle, se ronge de culpabilité. Tous ces moments passés pas assez appréciés, tous ces précieuses minutes perdues à tenter de convaincre son frère de lui parler, toutes ces minuscules, insignifiantes secondes égarées, perdues à jamais dans le néant vaste et noir du temps qui passe, qu’elle ne récupérera jamais pour saluer sa grand-mère, l’exemple de sa vie, celle qui occupait le rôle du troisième parent, qui incarnait l’espoir, l’optimisme, et la Foi. 

Il n’y a pas d'orgueil sans regrets. 

Et il n’y a de foi chez l’orgueilleux.

A toi, mamie Z.

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Hania Ouachek Hania Ouachek

Chapitre 3

Zinelli est une femme de poigne, de convictions et de caractère. Selon ses propres dires, rien de ce bas monde n’arrive à l’effrayer - pas même la mort. Pourtant âgée et souffrante, la grand-mère de Freya et Adam conserve toute sa vitalité et sa joie de vivre qu’elle ne peut s’empêcher d’occulter ou de travestir. La simple pensée des jours heureux, du temps de la liberté et de, jadis, l’acceptation d’autrui dans toute sa singularité lui suffit à arborer son légendaire sourire au milieu de son visage lumineux. 

Freya affiche une triste mine.

  • Je... je me sens pas à ma place, mamie...

  • Pourquoi ? 

  • Partout où je vais, je... j’ai l’impression de ne pas devoir être là… il m’arrive toujours n’importe quoi… c’est ma faute…

Freya se met à pleurer d’épuisement dans les bras de sa grand-mère. 

  • Freya, ma fille, est ce que tu sais d’où on vient ? 

  • N..non…

  • Ta mère ne te l’a jamais dit ? 

  • Je… je sais pas…

Zinelli brandit un sourire. 

  • Nous sommes françaises, ma fille. Ta mère, moi, ma propre mère. Nous sommes toutes françaises, mais pas assez pour la France.

  • Je sais, mamie.

  • Laisse moi continuer, sourit Zinelli. Avant la France, notre famille était ailleurs. Et encore, je ne parle même pas de la famille de ton père…

  • Oui, mais je sais pas d’où.

Zinelli marque une courte pause dotée d’un regard légèrement réprobateur à sa petite fille, qui comprit aussitôt ce qui lui était tendrement reproché. 

  • Avant d’arriver en France, nous - mes ancêtres - étions de l’autre côté de la Méditerrannée. Je ne saurais te dire où exactement, nous n’avons plus d’informations dessus depuis Iparone… Mais je sais que ma mère - qu’elle repose en paix - me racontait quelques histoires sur ce qu’était la vie là-bas.

  • De bonnes histoires ? 

  • Oh, oui. J’avais presque l’impression que c’était une légende ! ricane Zinelli. Apparemment, enfin… selon ce qu’on m’a dit, les gens étaient bien plus chaleureux, agréables et gentils. Il n’y avait pas de séparation entre les peuples, tu comprends ? 

  • Aucune ? 

  • Zéro. Tout le monde, enfin, le peuple, était sur un pied d’égalité. Les dirigeants étaient injustes, mais en comparaison avec ce qu’on a aujourd’hui, ils étaient bien doux, soupire Zinelli.

  • Pourquoi venir ici alors ? questionne Freya

Zinelli frôle affectueusement l’avant bras de sa petite fille. 

  • Il avait été promis aux habitants les plus fortement diplômés un meilleur cadre de vie, un meilleur salaire, et surtout un accès au meilleur système éducatif du monde ! Sans hésiter, mes grands-parents, paix à leurs âmes, ont sauté sur l’occasion. 

  • S’ils étaient restés…

  • Avec “si”, on peut mettre Paris en bouteille, ma fille. Ils étaient tous deux des médecins très réputés et respectés là-bas. Ils voulaient le meilleur pour nous…

  • Pourquoi tout a changé ? 

  • La politique, ma fille. Tout est politique, mais tu comprendras plus tard. 

  • Oui parce que ça ne veut rien dire, là ! 

Freya et Zinelli se lancent un regard complice avant de rire de concert. 

  • Là-bas, tout a l’air si différent… reprend Zinelli. Selon maman, il y avait la mer, d’un bleu profond, vivace, presque envoûtant. Le soleil lui apportait son éclat et on pouvait l’apercevoir gésir sur le sable chaud Méditerranéen à toute heure de la journée…

  • Gésir ? 

  • Rester stoïque, allongée. Note le dans ta tête, tiens, ça te fait du vocabulaire !

Freya sourit.

  • Y avait quoi d’autre, de l’autre côté ? 

  • Une belle et authentique nature. On pouvait sentir les effluves de jasmin, une fleur qui sent extrêmement bon, à la nuit tombée. On pouvait aussi nous délecter des fruits de notre jardin : clémentines, figues, pommes… Papa et Maman produisaient tout eux-même et la nature était saine, encore, à l’époque.

  • Je crois que je n’ai jamais vu de fruit pousser…

  • C’est normal, ma chérie, sourit Zinelli. Cela fait bien des années que ça n’existe plus… J’aurais vraiment aimé que tu puisses en voir de tes propres yeux. 

Zinelli pousse un énième soupir. 

  • Mais ce n’était pas le plus important. Nous étions tous égaux, dès la naissance, ajoute la matriarche. C’est bizarre, mais il y avait une certaine innocence et un profond respect de l’autre qu’il n’y a plus aujourd’hui…

  • La politique, encore ? 

  • Oui, ma chérie. Il fallait trouver des coupables pour tout ce qui arrivait de mal à la France, et c’est tombé sur les personnes qui… qui ne venaient pas directement d’ici. 

  • Pourquoi eux ? 

  • Pourquoi nous, tu veux dire ! sourit Zinelli. Certaines personnes mal intentionnées ont voulu semer la zizanie dans le pays, et c’était des Navigants, comme nous. 

  • Oui… pas des natifs…

  • Exactement, donc tout le monde s’est retrouvé puni ! C’est injuste, mais la politique ne va jamais de concert avec la justice, c’est les règles du jeu. 

  • Je me sens tellement différente, mamie. Je ne leur ressemble pas, je ne parle pas comme eux. J’ai des cheveux différents, mon nom sonne faux quand on m’appelle. On me traite différemment alors que je travaille tout autant que les autres…

  • Freya, ma chérie, toi et ton frère êtes différents des autres, mais ce n’est pas une mauvaise chose, au contraire. Déjà, vous êtes une paire, c’est rare ! 

Freya et sa grand-mère échangent un rire chaleureux. 

  • Vous êtes très intelligents, ton frère et toi. Je ne dis pas ça parce que vous êtes mes petits-enfants, c’est la vérité ! Le bon Dieu vous a doté d’énormes capacités et vous irez loin dans la vie. C’est votre différence.

  • Je trouve pas.

  • Pourquoi ? 

  • On ne fait rien d’exceptionnel, enfin, on travaille, c’est tout…

  • Tu travailles vraiment beaucoup, ma chérie ? sourit tendrement Zinelli.

  • Hmm… Pas beaucoup mais…

  • Voilà ! Vos camarades doivent fournir le triple de votre travail pour espérer arriver à votre niveau ! 

  • Ça change rien, mamie, ils sont toujours avantagés…

  • Tu verras, ma fille, sourit Zinelli. Vous allez avoir un avenir radieux, Adam et toi. Je le sens. 

Freya hausse les épaules, la moue dubitative. 

  • Ma fille, écoute bien ce que je vais te dire, parce que je veux vraiment que tu le comprennes et que tu le retiennes jusqu’à la fin de ta vie, même, et surtout, quand je ne serai plus là !

  • Arrête !

  • Ecoute-moi, sourit Zinelli. Un jour, toi et ton frère serez pleinement adultes, et vous aurez besoin d’être autonomes. Ni toi ni Adam ne pouvez compter sur quiconque dans ce bas monde, à part vous deux. Vous avez la chance inouïe de vous avoir mutuellement. Vous avez partagé durant neuf mois le ventre de votre mère, qui, Dieu seul sait, a tellement prié pour vous avoir. Vous êtes le résultat d’un miracle - vous avez navigué à deux avant même d’avoir vu la lumière de ce monde, avant même d’avoir pris votre première inspiration. Le lien qui vous unit est incompréhensible pour le commun des mortels, moi-même je ne le comprends pas ! Vos parents, non plus, bien qu’ils vous connaissent comme personne. Vous serez toujours liés, quoiqu’il arrive, quoiqu’il advienne. Cette connexion est la plus grande richesse que vous aurez dans votre vie. Ma chérie, rien ne sert de faire la course aux richesses mondaines, la vie est brève, elle passe, les années filent avant même qu’on s’en rende compte. Regarde-moi… Je suis bien vieille maintenant. Le plus important est de rester droite dans ses bottes, d’honorer sa famille et de ne jamais, Ô grand jamais, piétiner sur sa dignité pour plaire aux autres. Si les autres ne vous acceptent pas, c’est eux les perdants, pas l’inverse. Dans ce monde, ma Freya, tu n’es pas - nous ne sommes pas - les intrus, mais uniques et extrêmement riches. On est le fruit d’un mélange de cultures, de langues, de traditions, d’horizons et de paysages différents. Ne l’oublie pas, vraiment, c’est important ! Si un jour on veut te faire croire que tu n’as pas ta place ici, ou que ta vie vaut moins que celle d’un autre, rappelle toi que ton âme est riche de celles qui t’ont précédée et qui ont parcouru la Terre - car le monde entier est notre maison. 

  • Mamie… je… merci…

  • Je suis là, je serai toujours avec toi ma fille, chuchote Zinelli.

**

La vie reprit son cours quelques jours après le malencontreux incident - presque mortel - qu’à rencontré Freya. Les Celsina se sentent redevables. Après tout, la vie de leur fille a été sauvée de justesse. Abel et Victoria ressentent le besoin irascible de remercier - plus qu’il n’en faut - à la fois le personnel scolaire et médical, mais également le Seigneur, bien qu’ils ne soient pas véritablement croyants. Pourtant, à l’annonce de la terrible nouvelle, tous deux eurent pour première instinctive pensée “mon Dieu !”. 

Ainsi, le retour de Freya à l’école doit se faire, selon Victoria et Abel, en tout discrétion et sobriété sans omettre d’insister sur la générosité des moyens déployés par l’établissement. Pour ce faire, les parents ont tenu à accompagner leur fille ensemble cette fois-ci - ce qui a valu à Victoria une longue et ardue procédure au travail pour pouvoir libérer sa matinée - avec pour but de donner bonne figure, d’afficher le tableau de la famille Navigante parfaitement intègre et intégrée et surtout, pleinement reconnaissante de tout ce qui a été mis en place pour l’épanouissement de leurs enfants. 

Pour l’occasion, donc, Victoria a troqué sa cigarette matinale contre un tube de rouge à lèvres rapidement subtilisé à sa mère, afin d’apporter une touche de couleur sur son visage pâle. Sans aucun doute, Victoria est une femme extrêmement charmante à la beauté pure et brute. Elle sait, de manière objective, qu’elle est dotée d’une beauté sans débat, ce qui lui a valu énormément de jalousie dans sa jeunesse. Ainsi, elle préfère s’effacer et préserver ses atouts la plupart du temps afin de ne pas susciter ni attention ni intérêt, elle qui ne souhaite pas qu’on la remarque. Toutefois, pour certaines occasions, cela peut lui arriver de faire un effort - pour le plus grand bonheur de sa mère qui, elle, du haut de ses 83 ans, porte toujours énormément d’attention à sa coquetterie et à son apparence physique. Aujourd’hui, Victoria décide donc d’en faire preuve ; elle détache sa longue chevelure cuivrée pour la première fois depuis des semaines, qu’elle rattache simplement avec une broche modeste en forme de papillon couleur émeraude. D’un vif trait de rouge à lèvres vermillon, elle habille son visage et cela aurait pu largement suffire. Elle décide également de teinter ses paupières couleur porcelaine de quelques touches pailletées de marron clair, juxtaposant parfaitement le gris vert de ses yeux. En un instant, elle entrepose quelques millimètres de mascara sur ses cils ainsi que sur ses sourcils, bien qu’extrêmement fournis, afin de leur donner une forme convenable. Victoria Naouri incarne la beauté féminine comme peu arrivent à le faire, avec un effort minimal. La mère d’Adam et Freya n’aime pas s’exposer ni attirer l’attention - elle a parfaitement conscience de son charme naturel qui ne laisse que très peu de ses interlocuteurs indifférents. Cependant, elle préfère faire preuve de modestie et de pudeur en tous temps - de ce fait, elle décide de se parer des vêtements les plus humbles qui soient : une longue jupe noire, une chemise rose clair et une veste en nubuck noire. Des bottes arrivant à hauteur du genou accompagnent sa tenue, ainsi qu’un béret ébène. Abel, de l’autre côté de la pièce, ne put s’empêcher d’afficher un large sourire sur son visage, les yeux pétillant d’amour envers sa tendre épouse. 

  • Tu es magnifique, Vick, tu es même trop belle ! rit-il.

Victoria se joint à son rire tout en rougissant timidement. Les nombreuses années passées ensemble n’enlèvent en rien les étincelles du couple Celsina qui, malgré tout, s’aiment encore plus qu’au premier jour. 

  • Je ne suis pas censée être trop belle, juste présentable, pour une fois ! ajoute Victoria. 

  • Tu l’es en toutes circonstances, tu n’as plus rien à prouver à quiconque. 

  • Je sais. 

  • Je suis vachement chanceux, quand même, renchérit Abel. Je te le dis pas assez, mais quelle femme !

Le couple s’autorise une seconde étreinte.

Freya fait irruption dans la pièce, parfaitement vêtue d’un col roulé blanc par-dessus laquelle elle a entreposé une robe à bretelles à motifs écossais - cousue par son arrière-arrière-grand-mère et ancienne propriété de sa grand-mère - qu’elle a accessoirisée d’une paire de collants opaque de couleur blanche et de petites derbies d’un noir rutilant. Sa crinière brune, dessinée de boucles désordonnées, a été rattachée en une queue de cheval haute, dégageant ainsi son visage d’une teinte légèrement dorée. 

  • T’es bien la fille de ta mère, tu es magnifique ma fille, s’exclame Abel. 

Sans plus attendre, le clan se mit gaiement en route vers l’établissement scolaire de Montlaurent, sous un froid polaire. 

Ce jour-là, il n’y avait pas que le froid qui était polaire. L’accueil fut glacial pour les Celsina, encore plus que d’habitude - si cela était même possible. A l’arrivée au standard, une vieille dame portant plus de soixante dix ans sur les épaules affichait une mine défaite, avide de soleil et ne manqua pas de faire comprendre aux parents Celsina que leur présence n’était pas la bienvenue en leur balançant agressivement leurs badges “Visiteur NV” respectifs. Décorés de leurs badges rouge criard autour du cou, les Celsina eurent l’occasion de rencontrer le conseiller principal d’éducation - un charmant personnage - qui, en à peine quelques minutes, n’hésita pas à faire preuve de ses qualités conversationnelles en qualifiant Victoria de “mère inconsciente, bonne qu’à se peinturlurer la figure au lieu de transmettre les informations de santé de sa fille” sous le regard impuissant et bouillonnant de rage d’Abel. Après une rapide visite des lieux - le hall d’accueil, l’immense cour dénuée de végétation ainsi que le centre documentaire - dont l’accès est restreint pour les Navigants - Abel, Victoria et Freya prirent place directement au sein du bureau du proviseur niché au fond d’un couloir sombre et inaccessible pour le commun des mortels. 

M. Combe est un homme se targuant d’être empreint de justice, de faire preuve de discernement et d’ouverture d’esprit vis-à-vis des populations navigantes. Après tout, il est à la tête d’un collège qui accepte la mixité des deux populations, élément suffisamment rare pour être souligné. Le quadragénaire au crâne légèrement dégarni est proviseur depuis à peine un an et peine à imposer une culture de l’ouverture et du partage. Lové dans son fauteuil en cuir délabré, à partir duquel il enchaîne les cafés dans son mug “meilleur proviseur de l’année” d’un rare kitsch, M. Combe reçoit les parents d’élèves par dizaine chaque semaine tant le nombre d’incidents remontés est conséquent. Ce matin, le jeune proviseur adopte une humeur positive ainsi qu’un certain entrain - il s’apprête à rencontrer, pour la première fois, les parents Navigants des élèves les plus brillants des classes de 4ème. 

  • Madame, Monsieur, Mademoiselle Celsina entrez, entrez, je vous prie ! s’exclame M. Combe. 

  • Merci, répond poliment Abel. 

  • Alors, alors, Monsieur et madame Celsina, vous l’avez échappé belle, ha-ha-ha ! Apparemment, c’était à moins une ! 

  • Excusez-moi ? rétorque Abel, dubitatif.

Victoria pince discrètement le bras de son époux. 

  • Pardonnez mon insensibilité, monsieur Celsina. J’essaie de dédramatiser. Ce que votre fille a réalisé est très, très grave. 

  • Ce que… pardon ? 

  • Bon, enfin, arrêtons de jouer les idiots, vous voulez bien ? 

  • Vous pouvez vous exprimer normalement, monsieur Combe ? inspire profondément Abel. Nous sommes venus pour discuter de la réintégration de ma fille, qui a failli perdre la vie en plein cours. 

  • Oui, bon, pas besoin d’exagérer. La moindre des choses, quand on a ce comportement, c’est de s’excuser, répond M. Combe en fixant Freya. 

  • Quel comportement ? réplique Victoria. 

Le proviseur recule de son bureau un instant en fixant les trois Celsina simultanément. Il redresse sa paire de lunettes qui tendait à glisser le long de son nez aquilin. L’air ébahi, il hausse les sourcils pour faire signifier son étonnement.

  • Mademoiselle Celsina a tenté d’échapper à une évaluation de latin en exagérant largement son petit malaise en classe. Son enseignante nous l’a affirmé. 

  • Je vous demande pardon ? s’exclama agressivement Abel.

  • Abel, crie pas… chuchote Victoria.

  • Vous accusez ma fille d’avoir joué avec sa santé pour ruser ? Vous pensez qu’elle a besoin de ça, hein ? s’emporte Abel de plus belle.

  • Monsieur Celsina, avec tout le respect que je vous dois, je n’accuse personne, je relaie des faits qui m’ont été rapportés et corroborés par de nombreux témoins. 

Le visage de Freya blémit et son esprit se paralysera le temps d’une longue minute. Elle entendait, elle ressentait, elle voyait - mais son cerveau l’empêchait d’extirper le moindre son hors de sa bouche. 

  • Peut-être que mademoiselle peut confirmer, non ? ajouta le proviseur. 

Freya garde la silence. Elle se met même à douter de son propre ressenti. Après tout, peut-être a-t-il raison ? Elle n’allait pas si mal que cela, sur le coup ? Ce n’était pas si grave, après tout. Sans doute, oui, son malaise était exagéré et ne nécessitait pas d’intervention médicale ni de transfert à l’hôpital. 

  • Allô, vous êtes avec nous ? 

  • Freya, chérie, tu peux parler, chuchote Victoria.

  • Je n’ai rien à dire, vous avez peut-être raison, monsieur, minaude Freya.

Le visage d’Abel se tint de colère pendant que celui de M. Combe s’emplit de satisfaction. 

  • Peut-être ? Mademoiselle, tous vos camarades ont assisté à la scène, il est évident que vous souhaitiez échapper à votre contrôle de latin ce jour-là ! 

  • Je…

  • Freya, qu’est-ce que tu nous fais, là ? s’emporte Abel. Tu étais bien malade, même le médecin te l’a dit, enfin ! Et vous, vous n’avez pas honte d’essayer d’attiser la confusion chez une enfant de treize ans ? Elle est fragile, et vous la mettez mal à l’aise ? C’est quoi cette école, bon sang ?!

  • Votre fille a tenté de frauder afin d’échapper à une évaluation obligatoire, ce qui est extrêmement grave au sein de notre établissement, répond M. Combe d’un calme outrageant. Vous devriez vous estimer heureux qu’on accepte de vous rencontrer au lieu de directement songer à l’expulsion. Freya est une très bonne élève et nous ne souhaitons pas la perdre pour autant, mais des sanctions doivent être appliquées.

  • Des sanctions ? s’émeut Victoria. Des sanctions pour un enfant malade ? 

M. Combe lève les yeux au ciel en signe d’exaspération. 

  • Des sanctions pour tentative de fraude, madame Celsina. Nous ne sommes pas des monstres pour punir des élèves malades lorsque cela est légitime.

  • Ma fille a failli perdre la vie et ce n’est pas légitime pour vous ? s’exclame Abel.

  • Votre fille a prétendu tout cela !

  • Les médecins mentent aussi ? surenchérit Victoria. C’est d’une absurdité…

  • Oh, vous savez, ils sont prêts à tout pour pouvoir vider les caisses des écoles, surtout lorsqu’il s’agit de Navigants. Ils nous font raquer parce que c’est plus simple, étant donné que vous n’avez pas les moyens de payer.

Une rage et un souffle d’injustice gagnent les corps d’Abel et Victoria qui bouillonnent à petit feu chacun de leur côté sans faire exploser la cocotte au risque de porter préjudice à leur fille. Aucun malheur ne toucherait Freya sans que ce ne soit de sa faute, selon les dires de l’établissement. Ni réparation, ni justice, ni honnêteté n’émanent des propos du proviseur du collège de Montlaurent. 

  • Nous souhaitons simplement que notre fille réintègre le collège sans problème, souffle Victoria. C’est pour cela que nous sommes venus, pour préparer son retour. 

  • Et vous avez bien fait ! Nous avons effectivement des choses à nous dire, lance le proviseur. 

Après un demi-tour sur lui-même, il se retrouve face à un placard rempli de classeurs colorés en tous genres. Il en saisit un, de couleur violette, sur lequel est grossièrement marqué “expulsions”. Il s’en empare avant de le jeter violemment - du fait de son large poids - sur le bureau. Il en feuillette rapidement toutes les sections “Navigants”, “Elèves”, “Fraude” et “Procès Verbal”. Il extirpe d’une pochette en plastique un procès verbal en date de l’incident de Freya sur lequel nous pouvions lire certains détails : “Professeur : madame Hibousse”, “Type : fraude à l’évaluation”, “Témoins : tous”, “Sanction envisagée : expulsion définitive”. Ce dernier est surligné d’un trait jaune fluo.

Les trois Celsina blêmissent presque simultanément. Le clan se retrouve, d’un coup, témoin d’une vaste supercherie, comme s’ils avaient ouvert la porte d’une dimension parallèle où le bien et le mal s’était confondus, avaient valsé l’un et l’autre avant de s’abandonner mutuellement dans une autre réalité dans laquelle leurs masques s’était inversés. Le camp du bien, de la justice, de la vérité et de la raison a laissé tomber son voile blanc en un court instant d’inattention, toutefois suffisamment long pour que le camp du mal, de la tromperie et de la manipulation parvienne à le saisir et à s’en parer honteusement, couvrant de fait ses vices et ses défauts. 

  • Une expulsion ?! s’écrie vivement Abel. Vous êtes sûrs d’avoir pris le bon dossier entre vos mains ? 

Le proviseur baisse ses lunettes le long de son nez une fois supplémentaire afin de vérifier que l’information en sa possession est bien la bonne. 

  • Sanction envisagée… expulsion… oui expulsion définitive, monsieur Celsina. C’est, en revanche, très impoli de mettre son nez dans les affaires des autres. 

  • Il s’agit de ma fille.

  • Et il s’agit de mon établissement ! C’est pas vous qui allez faire les règles, enfin ! C’est le monde à l’envers.

Le ton monte entre les deux hommes sous les regards désolés des deux Celsina restantes. A ce stade-là, Abel ne cherche plus à défendre l’honneur de sa fille, mais celui de sa famille, et surtout le sien. 

  • Vous voulez exclure ma fille, une de vos meilleures élèves, parce qu’elle a eu une crise allergique sévère pendant un examen de latin ? Vous vous rendez compte de ce que vous proposez ? 

  • Je n’ai rien proposé, monsieur Celsina. Si vous pouviez vous calmer, je n’aime pas les cris, c’est typique de chez vous… 

Quelqu’un toque à la porte, permettant ainsi une brève trêve entre deux égos prêts à en découdre. 

Les bouclettes brunes d’Adam font leur apparition dans le bureau du proviseur. Il s’avance timidement jusqu’au siège de sa sœur jumelle et choisit de rester debout, tout juste derrière elle, en dépit de la multitude de chaises libres mises à sa disposition. 

  • Ah bah, parfait, nous voilà réunis avec la famille au complet ! ricane froidement le proviseur. Que voulez-vous, jeune homme ? 

  • Je… j’ai quelque chose pour Freya et… on m’a dit qu’ils… que vous… vous étiez tous ici…

  • Ca ne pouvait pas attendre votre retour à la maison ? 

  • Non, madame saint Arnand m’a dit que ce serait utile pour Frey… euh Freya. 

Freya se retourne vers son frère, l’air étonné. Adam extirpe de son sac à dos grisâtre une pochette transparente aux tons bleus dans laquelle se love une grande feuille cartonnée. Il la sort et la glisse discrètement, un petit rictus aux lèvres, dans les mains de sa sœur jumelle. A sa simple vision, la jeune fille arbore un large sourire qu’elle ne peut contrôler, sous les regards inquisiteurs de ses parents et du détestable proviseur. 

  • Bon, et bien, qu’est-ce que c’est ? s’impatiente monsieur Combe.

Freya se contente de directement transmettre le papier cartonné au proviseur. Ce dernier haussa les sourcils instantanément avant de ricaner discrètement mais de manière suffisamment ostensible face à Abel et Victoria Celsina. 

  • Bravo, jeune homme, vous venez de donner un petit sursis à votre soeur !

  • Quelqu’un peut nous expliquer ? lance Victoria.

Monsieur Combe pousse un soupir.

  • Votre fille a remporté son troisième concours de poésie de manière consécutive, c’est la première fois que cela arrive dans l’histoire de notre établissement. Généralement, on laisse la chance à tout le monde, mais visiblement le travail a plu…

  • Mais ? C’est super ça, ma chérie ! s’écrie Victoria avant d’étreindre sa fille chaleureusement.

Abel, lui, reste de marbre. 

  • Vous n’avez pas l’air très content, monsieur Celsina.

  • Vous savez très bien pourquoi.

  • Qu’est-ce que tu racontes ? chuchote Victoria à son mari. 

  • Demande lui, rétorque Abel.

  • C’est encore une fois très impoli comme comportement de votre part, monsieur Celsina. Ce que votre époux tente de dire, c’est que votre fille ne sera pas récompensée, madame Celsina. 

  • Pardon ? 

Adam et Freya affichent une mine défaite. 

  • Votre fille mérite l’expulsion, madame Celsina. Je peux lui accorder un sursis pour cette fois, mais elle devra renoncer à sa récompense. C’est la moindre des choses pour vous, et c’est le maximum que je puisse faire de mon côté. 

Les yeux de Freya se remplissent de larmes et sa gorge se noue violemment. 

  • En tout cas, ça semble logique pour votre époux, qui a tout de suite compris, pas vrai ? 

  • Tout à fait logique à partir du moment où on réfléchit à l’envers, c’est certain, rétorque Abel. 

  • C’est un échange juste, monsieur Celsina. Votre fille renonce à sa récompense, mais elle gagne le droit de rester ici. Il y a des priorités, et nous savons être généreux quand il le faut. 

Victoria se penche vers sa fille pour lui chuchoter que le manque de récompense n’enlève rien à la qualité du travail fourni et que ce n’était pas le plus important. Malgré cela, la jeune fille ne parvient pas à masquer sa déception. 

  • Merci monsieur, minaude Freya.

Abel fait un signe de la tête au reste du clan Celsina en guise de signal de départ. Tous s’empressent de quitter les lieux au plus vite. Sans se retourner, la jeune fille claque la porte derrière elle, laissant au passé ce qui lui appartient ; des remontrances et de l’amertume teintés d’un vif sentiment d’injustice, le quotidien de n’importe quel Navigant ayant foulé le sol français. 

  • Au fait, Frey, tu ne m’as jamais montré la fin de ton poème ? lance Adam.

  • Je ne l’ai montré à personne, pas même maman.

  • Ah bon ? Et pourquoi ? 

  • Enfin, si, mais elle a pas lu la dernière version. J’avais peur qu’elle n’aime pas.

  • Vu que t’as gagné, on peut la lire ou pas ? Même si on aime pas, tous les professeurs, oui !

  • Hmmm… je sais pas, c’est un peu triste, répond Freya.

  • Et alors ? 

  • Je veux pas parler de malheur, en tout cas pas aujourd’hui ! Et ça me déprime de repenser à mon poème, j’ai tellement travaillé… pour rien…

  • C’est pas pour rien, Frey, au moins, t’as pas été exclue. 

  • J’ai rien fait. 

  • Oui.

  • Et tu le sais, tu as tout vu.

  • Oui, mais tu sais bien qu’on est différents, ici.

  • Oui, et j’en ai marre…

  • Moi aussi. 

  • Mais bon, il faut se rappeler de ce qu’à dit Mamie. 

  • Elle a dit quoi ? 

  • Qu’on devait pas écouter les autres, et qu’on devait avancer, que c’était pas grave si on était traités différemment. Puisqu’on est différents. 

  • Elle m’a dit ça aussi, sourit Adam. Elle m’a dit qu’être différent, c’était pas forcément quelque chose de mal. 

  • Oui, même si tout le monde nous dit le contraire…

Adam pousse un large soupir.

  • De toute façon, on sera toujours différents ! Déjà, tu connais d’autres jumeaux, toi ? 

Freya rit pour la première fois en deux semaines. 

  • J’avoue que non…

  • Voilà, on est unique, enfin, non - mais t’as compris. Juste comme ça, on fait la différence. Donc tant pis !

Les jumeaux se mettent à rire de concert. 

  • Bon, tu vas me faire lire la fin du poème, ou pas ? 

  • En fait, je m’en souviens plus…

  • Menteuse ! 

  • Je te jure ! Je l’ai tellement modifié… je verrai à la maison si je retrouve les brouillons.

  • Hmm. Mouais. On verra. En attendant, je me mets devant dans la voiture ! 

Adam se met à courir sans crier gare sous le regard las de sa sœur qui ne prend même pas la peine de tenter de le rattraper. Au final, elle sait qu’elle aura le dernier mot. 

Comme toujours.

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Hania Ouachek Hania Ouachek

Chapitre 2

Comme à l’accoutumée, Abel se dévoue pour conduire Freya et Adam à l’école dès l’aube avant de se rendre au travail. La nuit s’étend, le froid prend place et les réveils se font de plus en plus ardus. Il n’y a pas à dire, l’hiver pointe déjà le bout de son nez, le mois de décembre s’approchant à pas de loup. 

Le véhicule d’Abel n’est, hélas, que très peu hermétique au froid - ce que les enfants ne manquent pas de lui rappeler. L’établissement étant situé à plus de trois kilomètres de la maison, la voiture devient indispensable, surtout par ces températures glaciales - aussi peu isolante soit-elle. 

Bien que la banlieue d’Aguenon soit dotée de multiples structures scolaires, Abel et Victoria se sont juré de ne pas y inscrire leurs enfants, faute de fréquentations convenables et d’un enseignement favorable à la réussite scolaire de leurs protégés. Ainsi, les deux prodiges se sont retrouvé scolarisés malgré eux au sein de la ville voisine, à Mont-Laureau, de manière quasi illégale.

Officiellement, les Celsina sont des Mont-Lauriens. Officieusement, le frère de Victoria crèche avec son épouse dans un modeste studio dans les quartiers périphériques de Mont-Laureau et accepte gracieusement de fournir une preuve d’hébergement obligatoire à l’inscription de ses neveux. Bien entendu, pas une âme n’est au courant de cette manœuvre malicieuse orchestrée par Victoria Naouri. Le risque d’expulsion est bien trop grand, surtout pour des enfants Navigants - pour qui le seuil de tolérance est quasi inexistant.

  • Adam ! Tu peux me faire réviser pour tout à l’heure s’il te plait ? s’écrie Freya

  • Réviser quoi ? 

  • Ben, l’interro de latin ! Il faut que j’aie au moins dix-huit sur vingt pour remonter ma moyenne.

  • … l’interro de quoi ? 

Les yeux d’Adam ont failli s’extirper de leurs orbites. S’il y a bien un défaut qu’on peut lui attribuer, c’est son côté étourdi et désintéressé qui lui joue bien des tours dans tous les domaines de sa vie. 

  • J’ai complètement oublié, Frey, c’est toi qui va m’aider.

Freya soupire en levant les yeux au ciel.

  • T’abuses vraiment, on est foutus tous les deux maintenant.

  • Fichus, Freya, fichus ! s’exclame Abel à l’avant de la voiture.

  • C’est à cause d’Adam !

  • J’ai rien fait !

  • Oui, bah c’est justement le problème.

  • On se calme tous les deux ! Le matin, on remercie le Ciel pour cette nouvelle journée, on se chamaille pas dessus ! s’emporte Abel. 

Les deux ados se lancent un regard de défiance puis se taisent, par respect pour leur père. 

Le trajet jusqu’au collège principal de Mont-Laureau est assez déprimant, surtout en ces matinées hivernales - les nombreux espaces verts qui peuplaient jadis les deux villes ont disparu au profit des armadas de bâtiments grisâtres à l’âme souillée, logeant en leur sein des familles similaires aux Celsina, aussi tristes que leurs fondations. 

  • Papa, tu peux nous déposer ici, t’inquiète, lance Freya.

Le regard d’Abel se ternit de tristesse. Comme à son habitude.

  • Bien-sûr ma puce, pas de problème. Je viendrai vous récupérer ici ce soir.

  • Merci Papa ! A ce soir ! 

Freya dépose un léger baiser sur la joue de son père et s’élance vers le collège. Adam, lui, reste aux côtés d’Abel.

  • Tu ne veux toujours pas descendre en même temps que ta soeur ? 

  • Ben, le collège est à deux cent mètres, je vais pas marcher pour rien. Je te le dis tous les jours !

  • Ça me dérange pas de vous déposer ici, Adam. Je comprends.

  • J’ai froid Papa, c’est tout. 

Abel esquisse un sourire et redémarre la carcasse qui lui sert de voiture afin de déposer son fils devant le portail de l’entrée. Cette discussion est devenue presque routinière, ce qui apporta un souffle de chaleur dans le cœur fébrile d’Abel. 

Adam jaillit de la vieille Peugeot de son père pour rejoindre ses camarades, non sans croiser le regard interloqué et interrogateur de sa sœur jumelle sur le chemin. 

  • On se retrouve au cours de latin alors ? s’exclame Adam.

  • Euh… ouais vas-y…

Adam s’éclipse aussitôt pour rejoindre ses amis tandis que Freya se dirige vers son premier cours de la journée : au programme, l’étude de la guerre civile espagnole et du franquisme, largement mis en avant par Madame Lagardère, professeur d’histoire en espagnol bien trop proche de la retraite pour être jugée apte à enseigner. 

Les cours d’Adam se déroulent sous de meilleurs hospices. Toujours nonchalant, posé au dernier rang de la classe, jambes écartées et avachi sur son dossier, le jeune homme n’éprouve aucune difficulté à suivre ses cours - en réalité, c’est comme s’il en avait eu le contenu en avance tant les réponses fusent dans sa tête parfois avant même que les questions ne soient posées. Elles lui apparaissent d’une clarté incroyable, comme une évidence.

Le jumeau de Freya n’a plus besoin de faire ses preuves - en cela, il se fait discret, n’interagit que très peu en classe - sauf lorsqu’on lui demande, ce qui lui évite bien des problèmes. Ce jour-là, et comme tous les précédents, le jeune garçon s’est surpassé et a obtenu la meilleure note de la classe à une dissertation qui portait sur la place de l’art visuel dans la littérature. Ce qui attise bien des envieux, notamment auprès de ses camarades Natifs.

  • Mais comment t’as fait, c’était trop dur ! demande Ernest

Adam esquisse un sourire. 

  • Ma mère me saoule avec l’histoire de l’art depuis que je suis tout petit, y a des tableaux partout au café. J’ai pas eu besoin d’apprendre !

  • Ah ouais, mais tu triches en fait. 

  • Faut bien que je rattrape mon retard, ricane Adam. Je suis né du mauvais côté.

La recherche de l’excellence se veut bien plus précoce pour les jeunes Navigants, qui ne peuvent se permettre le moindre échec, et ce dès le plus jeune âge. Chaque examen, chaque intervention orale, chaque échange pèse dans la balance - à la fin, on ne comptera que les bons et dociles Navigants qui auront œuvré bien plus que les autres, pour obtenir bien moins.

L’examen de latin tant redouté par les jumeaux Celsina constitue une véritable source de stress pour les deux adolescents. Pendant seulement une vingtaine de minutes, les jumeaux vont mettre à exécution le savoir qu’ils ont ardemment acquis ces derniers jours. Comme à son habitude, Adam affiche une mine sereine et confiante - à l’instar de sa sœur dont les battements cardiaques frôleraient des gratte-ciels. 

  • Ca va le faire, Frey, t’inquiète, chuchote Adam.

  • Mouais, on verra. J’espère…

Erica, la meilleure amie de Freya, lui envoie un signe d’encouragement. La jeune Celsina est livide.

  • Tiens Frey, bois ça, ça va te faire du bien

  • Non… J…je… ça va… minaude Freya

  • Juste une gorgée ! Vite !

Freya s’empare rapidement de la bouteille d’eau citronnée gentiment proposée par sa meilleure amie Native, et reprit aussitôt ses esprits.

La sonnerie retentit stridemment, interdisant désormais à tout élève de déambuler dans les couloirs de l’établissement sans motif valable. Le silence règne et n’est maintenant perturbé que par l’orchestre des cliquetis des stylos quatre couleurs qui résonnent dans la pièce. 

  • Bien. Maintenant que j’ai le silence, voici les consignes : vous avez vingt minutes pour faire ce devoir. Comme prévu, il porte sur les deuxième et troisième déclinaisons, que vous connaissez normalement tous parfaitement maintenant ! Pas de piège, pas de lézard, si vous avez appris, ça devrait être rapide. Pour les autres, c’est pas la peine d’essayer de récupérer quelques points, ça m’agace encore plus ! 

Madame Hibousse est vraiment dotée d’une bienveillance qui donnerait envie à un défunt de mourir une deuxième fois. Approchant la retraite, sa patience n’a d’égal que son empathie, et cela se répercute très franchement sur ses méthodes pédagogiques ainsi que sur l’engagement suscité par ses élèves. En revanche, Madame Hibousse a la chance de jouir d’un physique des plus avantageux, surtout “pour une femme d’un tel âge” comme certains parents d’élèves aiment le lui rappeler sans gêne. Le visage du professeur de latin pourrait correspondre à celui d’une femme de quinze ans plus jeune. Ses traits sont fins, presque dessinés au crayon - et parfaitement symétriques. Le regard froid et impitoyable de la sexagénaire est habillé de deux iris couleur vert d’eau, si perçants, si perturbants à tel point que l’on pourrait les confondre avec la palette de couleurs d’un tableau de Monet. Quelques mèches d’un blanc parfaitement immaculé retombent légèrement sur le sommet de ses sourcils avant de se nicher à nouveau sur le sommet de son crâne d’un vif mouvement de doigts gantés d’ébène. En tout état de cause, Madame Hibousse est, sans ironie aucune, une femme naturellement charmante mais terriblement insensible. 

Une vingtaine de feuilles se retournent, signal ultime du début de l’interrogation. Adam soupire à la lecture des consignes et des exercices de grammaire soigneusement proposés par l’Education Nationale en se demandant - comme à chaque examen de latin - “pourquoi, mais pourquoi ai-je pris cette option ?”. Freya, quant à elle, a le regard vide. Madame Hibousse s’approche d’elle. 

  • Qu’est-ce qui vous arrive, mademoiselle Celsina ? Vous contemplez le paysage ? 

Freya sursaute. Madame Hibousse attrape d’une poigne ferme le bras ballant de l’adolescente avec vigueur avant de le poser violemment sur la table. 

  • Euh, non, Madame, je… euh… réflechis à mes réponses…

  • Nul besoin de réflechir, mademoiselle Celsina. Dépêchez-vous, vous avez peu de temps. Vous aussi, monsieur Celsina, au travail.

Le visage de Freya pâlit davantage. La jeune fille a bien conscience que le stress engendré par un simple examen de latin atteint un niveau bien trop élevé au vu des enjeux. Elle décide de se concentrer en tentant des exercices de respiration pour se reconnecter à son esprit en délaissant les symptômes d’angoisse physique qui semblent la submerger. Cependant, ça ne va pas en s’arrangeant. Elle ressent une boule de chaleur et des démangeaisons au niveau de son cou, puis de sa nuque. La solution aurait été d’ignorer ces signaux d’alarme mais les démangeaisons sont bien trop fortes. Freya se gratte frénétiquement jusqu’au sang, suscitant l’inquiétude de son frère jumeau. Petit à petit, son rythme cardiaque commence à s’accélérer jusqu’à en ressentir des bonds extrasystoliques dans sa poitrine. Sa respiration devient également plus saccadée - la jeune fille semble manquer d’air à chaque inspiration. Freya est prise de panique - son souffle se réduit de moitié et sa gorge forme un immense œdème en son sein. 

  • MADAME ! Ma sœur a besoin d’aide ! s’écrie Adam avant de lui porter secours.

Toute la classe se retourne vers les jumeaux - certains ébahis, d’autres indifférents. Parmi ces derniers, certains font volte face et retournent à leur interrogation. Pendant ce temps, Freya s’effondre au sol directement depuis sa chaise en quête d’air à respirer. Madame Hibousse s’approche rapidement vers la victime au sol, l’air inquiet, et envoie un camarade appeler le médecin scolaire.

  • Frey, Frey, tu m’entends ? Le médecin arrive, t’inquiète pas ! Reste avec moi ! panique Adam.

Adam saisit la main de sa sœur dont les yeux sont remplis de peur et de larmes. Les lèvres de la jeune fille sont complètement sèches. 

Le médecin scolaire débarque en trombe dans la salle. Une des rares mesures humanistes d’Iparone consiste à attribuer un médecin scolaire par salle de classe afin d’agir en cas d’urgence absolue - ce qui est le cas ici. Sans aucune hésitation, il diagnostique directement un œdème de Quincke - une réaction allergique qui peut être mortelle. 

Le médecin sort une seringue d’adrénaline de sa trousse et l’insère en plein dans le cœur de Freya.

  • Il faut l’emmener de suite aux urgences, Madame. 

  • Aux urgences ? Est-ce vraiment nécessaire ? 

  • C’est vital. 

Freya gît au sol, complètement amorphe, les yeux vides et les mains arquées vers l’avant. Son frère est épris d’inquiétude et de colère à la fois.

  • Bon, et bien, emmenez-la… Mais il faudra expliquer ça au proviseur.

Le médecin fit signe à son stagiaire de le rejoindre afin de l’aider à porter la jeune fille sur le brancard qui la déposera à l’hôpital, sous les regards ahuris de l’entièreté de la classe - Madame Hibousse comprise. Adam, quant à lui, se précipite vers le brancard avant de trouver un obstacle sur son chemin :

  • Jeune homme, vous ne pouvez pas venir avec nous, lui indique le médecin scolaire. Seuls vos parents peuvent accompagner votre sœur, je suis désolé…

  • Mais j’étais là, je peux dire ce qu’il s’est passé !

  • Nous savons ce qu’il s’est passé. Votre sœur a fait une réaction allergique sévère. Nous parlerons directement avec vos parents, retournez en classe.

Adam rebrousse chemin, dépité et désabusé. 

L’ensemble de la classe resta silencieux pendant une longue minute avant de lancer un léger brouhaha ambiant. 

Adam reste totalement muet. Encore secoué par la scène à laquelle il vient d’assister, en plus de se sentir profondément incompris, le jeune homme est bien trop perturbé pour parvenir à ordonner ses pensées et à les matérialiser à haute voix. Madame Hibousse, quant à elle, fait fi du choc émotionnel qu’elle vient de subir et part s’adresser à Adam en aparté. 

  • Monsieur Celsina, vous… vous allez bien ? 

Adam est évidemment étonné par cet élan d’empathie. 

  • Euh… non, pas trop, ils ne veulent pas me laisser voir ma sœur, je… je… mes parents…

  • Calmez-vous, Adam, soupire l’enseignante. Vous pouvez rentrer chez vous si vous le souhaitez, votre absence sera excusée.

Adam lance un vif regard interrogatif à son professeur de latin. De toute évidence, le frère de Freya souhaiterait retourner chez lui mais dans cette société, aucun acte n’est dénué de conséquences. 

  • Vous ne serez pas pénalisé non plus. 

Un soupir de soulagement s’échappa de la bouche d’Adam, comme si on l’avait allégé d’une charge surpassant ses capacités. Il se dirigea sans plus attendre vers la sortie après avoir saisi agressivement son sac. 

*****

Freya a connu meilleur mardi. La jeune fille est allongée sur un brancard déambulant à toute vitesse. A peine consciente, elle parvient à déceler les néons des urgences défilant un par un, sans s’arrêter. L’air ambiant est glacial, l’assise peu confortable - le matelas du brancard doit être épais d’à peine trois centimètres. Le corps de l’adolescente est drapé d’une couverture de survie chauffante - ce qui représente bien l’unique source de chaleur de l’intégralité du centre hospitalier. 

L’équipe médicale dirige le brancard vers une chambre entièrement blanche - des rideaux aux alèses de lit. Un aide-soignant - également vêtu de blanc - entre à son tour dans la pièce muni d’une machine à perfusion. Après un timide sourire lancé à l’adolescente à peine consciente, il s’empresse de lui injecter une aiguille directement sur le dos de sa main droite, au milieu, près d’une veine verte bien visible.

  • Si vous avez besoin de quoi que ce soit, appuyez sur le bouton orange sur le côté droit de votre lit, lance l’aide soignant. Le médecin va arriver, et nous avons prévenu vos parents. Ils sont également en route et ne devraient pas tarder. 

« Et Adam ? » se demande instantanément Freya. « Peut-être qu’il ne voulait pas rater le contrôle de latin… ». Cette pensée lui arrache des sentiments mêlés de peine et de compassion. Les Freya et Adam de ce monde n’ont pas droit à l’erreur. 

Freya tente de comprendre ce qu’il s’est passé non pas sans difficulté. Plus le temps avance, plus les images se brouillent et s’habillent d’un filtre obscurcissant, rendant difficile toute tentative de discernement. Tout ce dont elle arrive à se rappeler, c’est qu’elle était bras ballant face au tableau de la salle 111 du collège à se demander comment elle comptait s’en sortir, tout en se disant que la boisson offerte par Erica était vachement bonne. Elle n’avait plus goûté à quoi que ce soit de citronné depuis… Mais oui ! Depuis petite, Freya ne supporte pas le citron - cela lui donne des aphtes dans la bouche. Peut-être que la boisson aromatisée fut la cause de cette réaction allergique !

Victoria débarque en trombe.

  • Freya, ma fille ! S’exclame Victoria. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? 

  • Maman, j…je… c’est le citron.

  • Le citron ? 

  • Oui, j’ai bu du citron, et je me suis sentie mal, j’arrivais plus à respirer…

  • En classe ? Tu as bu du citron en classe ? 

  • Oui, je… je sais que j’ai pas le droit mais…

  • Ma chérie, une simple boisson ne peut pas te mettre dans un tel état ! Tu n’es pas allergique à ce point. Tu as vu le médecin ? 

  • Pas encore, soupire Freya. L’infirmier m’a dit qu’il arrivait. 

Et comme un cheveu sur la soupe, le docteur Desanya fit son entrée dans la chambre. Grande, élancée et aux cheveux d’un ébène, le médecin aurait également pu faire carrière dans le mannequinat. 

  • Bonjour mesdames, je suis le docteur Tessa Desanya. Je viens pour mademoiselle Freya Celsina, c’est bien ici ?

Victoria et Freya hochent la tête simultanément. 

  • Mes collègues ont mentionné un choc anaphylactique à la suite d’une exposition à un allergène, madame Celsina. Votre fille a-t-elle des allergies connues à ce jour ? 

  • Oui, Freya est intolérante aux agrumes et au lait de vache… Jusque là, du moins…

  • Intolérance, oui, mais c’est différent d’une allergie, sourit le médecin. A part ça, aucune trace d’allergie ? 

  • Non, aucune docteur. 

  • Très bien.  Nous avons injecté à votre fille des doses d’adrénaline ainsi que des antihistaminiques pour calmer la réaction allergique. Nous allons procéder à une analyse complète de sang et des urines qui est prise en charge par l’établissement…

  • Q-Quel soulagement ! S’exclame Victoria

Tessa marque une pause. 

  • En revanche… Les tests d’allergie ne sont eux, pas pris en charge pour les Navigants. Ils sont à régler séparément, si vous souhaitez les effectuer bien-sûr. 

Victoria blémit. 

  • A quel prix s’élèvent-ils ? 

  • Je n’ai pas les sommes exactes en tête, madame Celsina, mais c’est assez onéreux.

Un long silence s’installe dans la pièce et prit presque autant de place que les trois femmes réunies. 

  • Madame Celsina, je comprends que ce soit un coût pour vous, mais il s’agit de la santé de votre fille. Si vous ne savez pas ce qui provoque ces réactions, ça peut être très dangereux par la suite… 

  • S’il le faut, je me saigne pour ma fille, docteur. Pour rien au monde je ne mettrai en danger sa vie…

  • Bien-sûr madame. Après, il y a une alternative bien moins coûteuse mais plus lourde dans le quotidien de votre fille… 

L’attention de Freya se décupla en un instant. S’il y a bien une chose qui effraie l’adolescente au plus haut point, c’est de devenir un poids financier insoutenable pour ses parents. 

  • Nous pouvons prescrire à Freya un traitement antihistaminique de prévention, qui sera lui pris en charge par la sécurité sociale. Nous le ferons passer en traitement obligatoire à la suite de l’incident survenu à l’école. En revanche, votre fille devra prendre ce traitement à vie, trois fois par jour jusqu’à ce qu’il soit possible pour vous de régler les tests d’allergie.

Sans réfléchir un seul instant, Freya s’exclama : 

  • Oui, je préfère ça, docteur. 

Les deux femmes se retournèrent vers la jeune fille, interloquées. 

  • Freya, ma chérie, tu es mineure. C’est à moi de décider, sourit Victoria.

  • Oui, mais je veux prendre le traitement. C’est mieux pour tout le monde ! 

  • Mademoiselle Celsina, vous devez comprendre qu’il s’agit d’un traitement très important et que vous en aurez la pleine responsabilité en termes de régularité. 

  • Je suis responsable, docteur.

Victoria pousse un soupir mêlant soulagement et inquiétude envers sa fille. 

  • Madame Celsina, la décision vous revient. 

Freya lance un regard insistant à sa mère afin de tenter de la rassurer et d’appuyer sa démarche une énième fois. 

  • Allons pour le traitement préventif, docteur. Nous devrons en rediscuter plus tard de toute manière. 

  • Naturellement, répond Tessa. Je transfère ça à mes collègues tout de suite. A bientôt mesdames. 

Freya soupire un bon coup. Pour elle, la décision était prise et il n’y avait pas de retour en arrière envisageable de quelconque manière. 

Des sentiments de crainte de soulagement s’entremêlaient dans le bourdonnement sourd du cœur des Celsina. Abel n’ayant pas pu se rendre disponible, Victoria et Freya ont eu recours à un taxi conventionné pris en charge par l’hôpital.

Victoria sortit la première du véhicule en prenant soin de chaleureusement remercier le chauffeur de les avoir déposées à bon port. Elle saisit par la suite la main de sa fille et toutes deux se dirigèrent vers la porte de l’immeuble jadis immaculé de leur modeste demeure. A l’interphone, Zinelli répondit, le son de sa voix habillé d’anxiété. Sans plus attendre, toutes deux gravirent les marches de la lugubre cage d’escalier du bâtiment jusqu’au premier étage de celui-ci.

  • Freya, ma fille ! s’écrie Zinelli sur le palier de la porte, qu’est-ce qui t’arrive ? Oh là là, viens ici, tu es toute pâle !

Freya plongea dans les bras de sa grand-mère. Elle prit une large inspiration dans le creux de son cou où elle put humer le délicat parfum de rose et de jasmin de Zinelli, si rassurant, si maternel. D’un rapide coup olfactif, elle se sentit enfin en sécurité après la journée éprouvante qu’elle eut à affronter. Une journée de Navigante. 

Et ce n’est que le début…

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Hania Ouachek Hania Ouachek

Genèse

Paris, le 3 décembre 2012

A la suite de neuf mois de doutes, de sursauts et de craintes, les jumeaux d’Abel et Victoria Celsina virent le jour un doux mercredi hivernal.

  • Adam, pour le garçon… souffle Victoria

  • … et Freya pour la fille, sourit Abel.

Abel et Victoria s’échangent un regard débordant d’amour au terme d’une des tempêtes les plus bouleversantes pour le couple, pourtant si farouchement solide. Unis depuis près de dix ans, les deux époux n’étaient jamais parvenus à procréer par quelque moyen que ce soit. Plus jeunes, ils se voyaient à la tête d’une famille de quatre ou cinq enfants, ce qui aurait engendré une atmosphère plus chaleureuse à leur modeste appartement francilien. La chambre attenante à la suite parentale est restée tristement inhabitée pendant quasiment une décennie. La venue au monde des jumeaux Celsina met un terme au silence assourdissant le foyer, le carillon de la vie ayant commencé à résonner en son sein. 


Victoria entre dans sa trente-troisième année lorsqu’elle endosse avec fierté le rôle de mère, elle qui n’a jamais voulu perdre espoir - en dépit des paroles moroses de son époux “l’espoir tue plus qu’il ne fait vivre”, disait-il. En son for intérieur, Victoria savait qu’elle serait un jour amenée à être mère - cela la frappait comme une évidence, ce qui dépassait toute considération scientifique, logique et statistique qu’elle ait pu entendre. Au bout du compte, c’est sa foi qui a primé.


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Hania Ouachek Hania Ouachek

Premier chapitre

Paris, Novembre 2025

Freya griffonne frénétiquement sur son cahier les ultimes lignes du poème qu’elle souhaite soumettre au concours de poésie du collège. Lauréate des trois précédentes éditions, elle souhaite en faire une coutume en décrochant le prix de la meilleure poésie de l’établissement pour la quatrième fois consécutive. 

Le thème de cette édition se centre autour de la fleur sous toutes ses coutures. Freya Celsina n’étant pas férue de flore, la tâche s’annonce plus ardue qu'espérée pour l’enfant de treize ans. 

Son frère jumeau ne parvient pas à saisir cet engouement pour un simple concours de poésie à la récompense grotesque : la publication du nom du lauréat dans le magazine de l’établissement. N’éprouvant aucun intérêt spécifique pour la littérature, mais doté d’une extrême curiosité, il ne put s’empêcher de mettre son nez dans les affaires de sa sœur.

  • Vas-y, lis-moi ce que t’as écrit, j’vais t’aider !

Freya soupire. Elle n’a besoin de l’aide de personne - encore moins de celle de son frère dont les intentions lui semblent plus que discutables.

« Jadis deux pivoines valsaient ensemble, 

Si fragiles et si semblables »

  • C’est tout ce que t’as écrit en trois jours ? pouffa Adam

  • Bon, laisse tomber, t’y connais rien. 

Freya est agacée. Son frère ne semble pas lui apporter le crédit qu’elle estime mériter. Fort heureusement, ses parents ne tarissent d’éloges à son égard, ce qui lui constitue un capital confiance suffisant pour affronter le monde extérieur. 

Excellente élève, brillante et agréable, Freya est une adolescente bien partie pour affronter les multiples étapes qui joncheront son passage à la vie adulte. A ce jeune âge, il est rare de savoir avec précision la manière dont on souhaite meubler son avenir. Et pourtant… elle se voit d’ores et déjà intégrer une prestigieuse université parisienne de médecine afin de devenir oncologue - dans l’espoir d’arriver à trouver un traitement définitif à sa grand-mère, Zinelli, qui souffre d’un cancer du poumon depuis quelques années. 

Adam baigne dans l’insouciance, loin de la pression scolaire constante exercée par ses parents. A vrai dire, il ne parvient pas à en saisir l’importance. Pourtant, dans la société actuelle, il est désormais vital d’exceller dans la sphère professionnelle. 

La France, jadis pays des Lumières et des Droits de l’Homme, décline tristement depuis une dizaine d’années. Les gouvernements successifs, souvent fascistes, ont excellé dans la médiocrité politique et sont parvenus à épuiser toutes les ressources du pays. Les inégalités se sont creusées ; les pauvres se sont appauvris, les riches enrichis.

Abel et Victoria ont donc tout intérêt à tirer leurs enfants à haut potentiel vers l’excellence académique et professionnelle s’ils souhaitent s’en sortir et jouir d’un futur le moins désagréable possible. 

  • Maman, tu peux m’aider à finir mon poème ? demande Freya, désabusée. J’arrive pas à trouver de beaux mots qui sonnent bien.

  • Bien-sûr ma chérie, que veux-tu exprimer ? Je peux te donner quelques synonymes.

  • C’est l’histoire de deux fleurs qui se disputent, répond-elle.

  • Pourquoi se disputent-elles ? sourit Victoria, tu sais, tout le monde n’est pas obligé de se disputer comme ton frère et toi !

  • Oui, mais… je veux pas faire un poème cliché sur de belles fleurs, je veux gagner le concours, maman, et je dois faire quelque chose d’original !

  • Et bien… Peut-être qu’une fleur est plus aimée que l’autre, parce qu’elle est plus jolie, plus parfumée, par exemple ? Et ça énerve l’autre ? 

Le visage de Freya s’illumine. Une idée si simple et terriblement efficace car criante de vérité : se concentrer autour du thème de la jalousie et de l’orgueil. Il s’agit là de valeurs sûres, puisqu’aucun être humain n’en est dénué. Pas du moindre atome d’orgueil. 

A vrai dire, c’est bien l’orgueil et la cupidité qui ont contribué à plonger le pays dans une sphère d’injustice profonde. Cela s’illustre très simplement par la séparation des citoyens en deux catégories distinctes : “natifs” et “navigants”, répartis arbitrairement à la naissance selon l’ancienneté du sang français qui coule dans chacune de nos veines. En dessous de six générations, on est considéré comme un simple Navigant : ni entièrement français, ni entièrement étranger, et soumis aux mêmes lois que tous les autres.

Avant l’accession au pouvoir d’Iparone, tout citoyen français avait accès aux mêmes emplois sans préférence nationale. Abel occupait un poste de haut cadre de l’administration française à la direction des achats nationaux, et était très respecté par ses pairs - Victoria, quant à elle, tenait un café-bibliothèque thématique. Les ouvrages de Merleau-Ponty, Descartes et Hobbes se mêlaient jadis aux doux effluves de café brésiliens et aux notes sucrées des mousses de lait sciemment préparées. Hélas, depuis maintenant quatre ans, seuls les Natifs ont accès aux postes de la fonction publique, et seuls eux peuvent se voir décerner tous types d’autorisation ou de licence nécessaires à la gestion d’un établissement. Ainsi, Victoria se vit reléguée au statut de gestionnaire des stocks de son propre établissement, limitant drastiquement les revenus de cette dernière. Abel, quant à lui, se reconvertit malgré lui en agent d’accueil en entreprise. Fort heureusement, le couple peut compter sur l’aide inestimable de Zinelli Naouri, la mère de Victoria, pour les assister au quotidien à l’éducation de leurs enfants quand les horaires se rallongent ou que les heures supplémentaires se veulent nécessaires. 


Dans ces conditions de vie, il vaut mieux s’assurer d’occuper un bon poste, accessible aux “non natifs”, tout en étant le moins physiquement pénible possible - et cela passe par l’obtention d’un excellent diplôme - neuf ans d’études après le baccalauréat, ce qui décourage un grand nombre de jeunes étudiants. Adam et Freya étant visiblement dotés de capacités intellectuelles au-dessus de la moyenne, cela augurait de bons présages pour leur avenir. 

  • Bon, j’ai presque terminé Adam, viens lire. Pas de critiques, je ne t’écouterai pas de toute manière, lance Freya.

Adam se rapproche vivement de sa soeur. Un sourire timide se dessine sur ses lèvres.

  • Si tu gagnes pas avec ça, c’est qu’ils sont jaloux de toi.

  • Faut savoir ! ricane Freya, tu critiquais mon travail tout à l’heure…

  • …pour te pousser à faire mieux ! Là, c’est bien. Tu me laisses tranquille, maintenant, toi et tes fleurs énervées ? 

Freya lève les yeux au ciel et range délicatement son poème dans sa pochette dédiée à ses ébauches littéraires - une pochette couleur rose saumon dans laquelle se nichent toutes les exquises esquisses de la jeune prodige de 13 ans, avec un projet lointain, un rêve presque impossible à toucher du doigt : écrire son propre livre. 

Sans attendre, la jeune brune ouvre rapidement un des nombreux tiroirs de son bureau en bois blanchi pour en sortir un large carnet à spirale doté d’une couverture en cuir. D’un coup vif, elle détache l’élastique rouge carmillon qui le maintient fermé. Nombreuses photos, tickets de métro, tickets de caisse, billets d’expositions, lettres trônent sur près d’une trentaine de pages, tous accompagnés d’un texte manuscrit expliquant le contexte, la date et l’occasion de chacun de ces souvenirs. Chaque soir, Freya s’accorde trente minutes de son temps pour compléter ce carnet de souvenirs qu’elle chérit de plus en plus chaque jour. “Je suis nostalgique du temps qui passe”, répète-t-elle souvent. A seulement treize années de vie, la sœur d’Adam sait que notre passage sur Terre est éphémère et que tout est voué à mourir, un jour - sauf les souvenirs. Chaque instant, aussi anodin soit-il, mérite d’être gardé et choyé étant donné son caractère unique et mortel. 

Abel rejoint son épouse, Victoria, près de la table de la cuisine. Le carrelage au sol est d’un froid glacial et l’humidité atteint des sommets, comme un bon mois de novembre francilien. 

Victoria est adossée contre le réfrigérateur, cigarette à la bouche et regard porté vers l’horizon. Depuis la fenêtre, on ne peut apercevoir qu’une multitude de bâtiments similaires à celui-ci, peuplé de personnes semblables aux Celsina : des femmes et des hommes déchus de toute légitimité nationale, qui errent quotidiennement à la recherche de moyens de subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs enfants. Les perspectives se font moindre. Il s’agit davantage de survie et la course aux richesses ne distrait plus personne.

  • Les enfants sont couchés, Vick. Je vais y aller aussi, tarde pas trop

  • Hmm, acquiesce timidement Victoria, j’arrive, ne m’attends pas. 

  • T’as besoin de repos, de temps calme et certainement pas de cette clope. Tu te mènes tout droit vers l’autodestruction, je te l’ai déjà dit.

  • Et bien, ça me regarde, Abel. Je ne vois pas en quoi ça te concerne.

  • Moi, je m’en fous - mais les enfants, Vick. Je ne veux pas qu’ils te voient fumer, et encore moins qu’ils grandissent dans cette atmosphère. C’est pas sain et tu le sais, t’as qu’à voir ta m…

Victoria se redresse et souffle un bon coup.

  • Ma mère, c’est ma mère. Pour ton information, elle n’a jamais fumé le moindre cigare ou cigarette de sa vie. Fous-moi la paix, j’ai besoin d’être seule ce soir de toute manière. 

  • Je ne te dérangerai plus à l’avenir, tu peux t’en assurer, lance Abel en quittant la pièce.

Depuis la mise en place de la préférence nationale et des conséquences qui en découlent, le couple Celsina bat de l’aile - les enfants sont jeunes, les moyens réduits et les perspectives d’avenir quasi inexistantes. Victoria, d’un naturel pourtant calme et très sensible, voit ses nerfs mis à rude épreuve à chaque fin de mois. Nombreux furent les soirs où tous deux feignaient un manque d’appétit pour pouvoir nourrir convenablement Freya et Adam. 

Abel sent son coeur se serrer. Victoria est la femme de sa vie, la seule qu’il a jamais aimée - et la seule qu’il aimera tout au long du reste de sa vie. Ils vivaient jusqu’ici une idylle qui débuta il y a de cela dix sept ans. Aujourd’hui, il se sent impuissant et gorgé de frustration à l’idée d’être incapable d’offrir à son épouse la vie qu’elle mérite réellement. Ce qui maintient le couple en vie, c’est l’espoir qu’inspirent les enfants. Une lueur, certes discrète, anime Victoria et Abel chaque jour qui, dans un souhait peut-être fou, voient en le génie d’Adam et Freya un avenir radieux, rafraichissant et surtout prometteur non pas seulement pour eux-mêmes, mais pour toute la famille.

Mais Abel demeure animé par son mantra pessimiste, qui le colle à la peau à la manière d’un calice et de son pétale : “l’espoir tue plus qu’il ne fait vivre…”

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