Chapitre 11 - Destinée

Six mois ont passé depuis que Freya a réintégré l’Université de l’Echat, payant ainsi le prix de ses actions passées. Pourtant, parmi la tempête d’émotions qui l’a traversée ces derniers mois, une chose est sûre : le regret n’en fait pas partie.  

Malgré son bannissement de l’IRAT, Freya reste fidèle à ses convictions. Elle a agi selon son instinct, et rien ni personne ne pourra la faire douter de la justesse de son choix. Même si ce choix a plongé ses parents dans un désarroi profond. Fort heureusement, Freya pouvait compter sur l’aide indéfectible de son frère malgré son scepticisme naissant. 

Et puis, il y a cette victoire, aussi petite soit-elle. En quarante-huit heures à peine, les brillants jumeaux d’Aguenon ont craqué le code de l’écrin argenté : le triptyque 033 leur a permis d’ouvrir le mystérieux coffret dont le contenu est encore plus énigmatique que son squelette. 

Néanmoins, Adam et Freya se sont contraints à s’accorder au moins trente minutes par jour afin de tenter de décrypter l’équation qui figure sur le minuscule morceau de papier qui dormait paisiblement dans son écrin. Sans surprise aucune, les trente minutes étaient largement et régulièrement dépassées : l’horloge affichait 2h37 du matin. Autour de la table du salon, des feuilles éparpillées recouvraient le parquet vieilli du foyer Celsina, elles-mêmes griffonnées d’équations et de schémas incompréhensibles pour le commun des mortels. Un lampadaire unique illuminait la pièce - avec une ampoule des plus vacillantes - projetant d’amusantes ombres sur les murs.

Les jumeaux, tous deux assis en tailleur au sol, le regardaient avec intensité le morceau de papier jauni posé au centre du salon. Sur ce bout de feuille, une seule équation : 

dS/dt = -αS + βR - γA

  • Bon sang, t’as vu l’heure ? marmonna Adam en passant une main dans ses boucles ébouriffées. 

Freya soupire à la vue de son frère. Ce dernier présentait d’énormes cernes, un teint blafard et une posture complètement avachie. 

  • On sait que “S” représente les cellules saines, reprit Freya. On est d’accord sur ça. 

  • Oui. 

  • Mais ce que je ne comprends pas, c’est le rapport avec le transhumanisme. 

  • Il y en a forcément un, renchérit Adam. Et ça doit être critique. Sinon, Baptiste ne t’aurait pas laisser filer aussi rapidement. 

Baptiste…”, pense Freya dans un élan soudain de honte, se disant que finalement, il n’était pas si mauvais que ça. D’ailleurs, ce dernier ne cesse de solliciter Adam afin d’avoir quelques nouvelles de Freya. Le jumeau Celsina n’étant pas dupe, il se tâche de rester très lacunaire dans les informations qu’il transmet, afin d’aider l’héritier Ostorm à tourner la page -  l’impertinence, l’audace et le brillant esprit de Freya l’ont marqué au point de hanter ses pensées. Leur dernière interaction, glaciale, a convaincu Freya qu’il la déteste, mais en réalité, Baptiste s’est lamentablement épris de cette dernière. Le comble. 

La voix grave d’Adam, mi-rocailleuse mi-frêle, extirpe Freya de ses pensées déviantes. 

  • Si on supprime A, le vieillissement ralentit. Si on booste R, on force la régénération. Logiquement, ça tient. Mais il nous manque un déclencheur…

Il tape son stylo contre la table, agacé. Freya croise les bras, l’air las. 

  • On tourne en rond, Adam.

  • Non, répliqua-t-il sèchement. On est proches. Il nous manque juste un élément.

Il relit l’équation une nouvelle fois. Tout était là. Mathématiquement, tout se tenait.

Si les cellules saines se dégradaient, il suffisait de les compenser. Alors pourquoi avait-il l’impression qu’une variable lui échappait ?

Il griffonne une nouvelle ligne. Puis une autre. Puis encore une autre. Toujours cette même sensation.

Freya poussa un long soupir et se leva.

  • J’ai besoin d’air.

Adam ne leva même pas les yeux.

  • Si ça peut t’aider à réfléchir…

Elle attrapa sa veste sans répondre et sortit sans faire le moindre bruit afin de ne pas inquiéter ses parents. 

L’air nocturne était froid, emprunt d’une odeur de pluie récente qu’affectionne tout particulièrement Freya. Les boutiques étaient fermées, les lampadaires projetaient des halos tremblants sur le bitume. 

Elle marchait sans but, les mains dans les poches, cherchant à retrouver des idées claires. Comme un reset d’ordinateur, finalement. 

  • Freya ?

Elle s’arrêta net et se retourna.

Ismaël se tenait là, à quelques mètres, une bouteille d’eau à la main, l’air à la fois surpris et amusé.

Brun, la peau hâlée malgré le froid hivernal, il était du genre à attirer l’attention sans chercher à le faire. Même sous la lumière blafarde des lampadaires, ses traits restaient nets, comme sculptés par l’ombre et la lumière. Mais ce qui la troublait le plus, c’était son regard - des yeux sombres qui semblaient toujours la transpercer, comme s’ils cherchaient quelque chose sous la surface.

  • Tu traînes dehors toute seule à cette heure-ci ?

  • C’est toi qui me dis ça ?

Il esquissa un sourire en coin et haussa une épaule.

  • J’étais dans le coin.

“Comme d’habitude”, ricane-t-elle intérieurement. Depuis six mois, Ismaël est partout. Le meilleur ami d’Adam, toujours fourré à la maison, parfois juste pour discuter, parfois pour rester coincé avec eux dans des débats interminables. Mais lui, au moins, avait du mérite. Contrairement à Baptiste, il imposait un respect qu’elle ne ressentait pas pour l’héritier Natif, à qui tout tombait dans les mains sans effort, sans talent.

Il fit tourner la bouteille glacée entre ses doigts avant de la lui tendre.

  • Tiens. Tu fais une tête à avoir oublié de boire depuis des heures.

Elle n’avait même pas soif. Malgré tout, elle prit la bouteille et en but une gorgée. 

  • Merci, Dr Desanya.

  • Toujours.

Il la regarda un instant, puis glissa les mains dans les poches de sa veste.

Freya détourna les yeux, fixant un point imaginaire sur l’asphalte. C’était toujours comme ça avec lui. Un regard trop appuyé, et elle sentait son cœur battre un peu trop fort.

  • Et Adam ? Il a enfin trouvé une formule pour conquérir le monde ?

Freya esquissa un sourire.

  • Pas encore. Mais il y croit dur comme fer.

  • Et toi ? demanda-t-il, plus sérieux.

  • J’ai l’impression qu’on tourne autour de la réponse. Comme si elle était là, juste sous mon nez, mais que je refusais de la voir. J’arrive pas à mettre le doigt dessus.

Il hocha lentement la tête.

  • Ça m’arrive souvent, aussi. On cherche quelque chose de compliqué alors que la réponse est plus simple qu’on le pense.

Elle le fixa, troublée. C’était exactement ça.

  • Il faut prendre du recul, c’est tout, répond-elle doucement. 

Un silence s’installa, ni pesant ni gênant. Juste une pause dans le flot de ses pensées.

  • Bon, dit-il en reculant d’un pas, je vais te laisser cogiter en paix.

Il esquissa un sourire, un peu plus réservé cette fois.

  • Rentre pas trop tard, sinon Adam va croire que je t’ai kidnappée.

  • C’est impossible, répliqua-t-elle en croisant les bras. De toute façon, il n’a sûrement même pas remarqué mon absence. 

Il rit doucement, hocha la tête et tourna les talons. Freya le regarda s’éloigner, puis baissa les yeux vers la bouteille. 

Elle devait rentrer. Revoir l’équation. Creuser encore. Parce que cette fois, elle ne laisserait pas la réponse lui échapper.

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Chapitre 10 - Ad vitam aeternam