Chapitre 11 - Destinée
Six mois ont passé depuis que Freya a réintégré l’Université de l’Echat, payant ainsi le prix de ses actions passées. Pourtant, parmi la tempête d’émotions qui l’a traversée ces derniers mois, une chose est sûre : le regret n’en fait pas partie.
Malgré son bannissement de l’IRAT, Freya reste fidèle à ses convictions. Elle a agi selon son instinct, et rien ni personne ne pourra la faire douter de la justesse de son choix. Même si ce choix a plongé ses parents dans un désarroi profond. Fort heureusement, Freya pouvait compter sur l’aide indéfectible de son frère malgré son scepticisme naissant.
Et puis, il y a cette victoire, aussi petite soit-elle. En quarante-huit heures à peine, les brillants jumeaux d’Aguenon ont craqué le code de l’écrin argenté : le triptyque 033 leur a permis d’ouvrir le mystérieux coffret dont le contenu est encore plus énigmatique que son squelette.
Néanmoins, Adam et Freya se sont contraints à s’accorder au moins trente minutes par jour afin de tenter de décrypter l’équation qui figure sur le minuscule morceau de papier qui dormait paisiblement dans son écrin. Sans surprise aucune, les trente minutes étaient largement et régulièrement dépassées : l’horloge affichait 2h37 du matin. Autour de la table du salon, des feuilles éparpillées recouvraient le parquet vieilli du foyer Celsina, elles-mêmes griffonnées d’équations et de schémas incompréhensibles pour le commun des mortels. Un lampadaire unique illuminait la pièce - avec une ampoule des plus vacillantes - projetant d’amusantes ombres sur les murs.
Les jumeaux, tous deux assis en tailleur au sol, le regardaient avec intensité le morceau de papier jauni posé au centre du salon. Sur ce bout de feuille, une seule équation :
dS/dt = -αS + βR - γA
Bon sang, t’as vu l’heure ? marmonna Adam en passant une main dans ses boucles ébouriffées.
Freya soupire à la vue de son frère. Ce dernier présentait d’énormes cernes, un teint blafard et une posture complètement avachie.
On sait que “S” représente les cellules saines, reprit Freya. On est d’accord sur ça.
Oui.
Mais ce que je ne comprends pas, c’est le rapport avec le transhumanisme.
Il y en a forcément un, renchérit Adam. Et ça doit être critique. Sinon, Baptiste ne t’aurait pas laisser filer aussi rapidement.
“Baptiste…”, pense Freya dans un élan soudain de honte, se disant que finalement, il n’était pas si mauvais que ça. D’ailleurs, ce dernier ne cesse de solliciter Adam afin d’avoir quelques nouvelles de Freya. Le jumeau Celsina n’étant pas dupe, il se tâche de rester très lacunaire dans les informations qu’il transmet, afin d’aider l’héritier Ostorm à tourner la page - l’impertinence, l’audace et le brillant esprit de Freya l’ont marqué au point de hanter ses pensées. Leur dernière interaction, glaciale, a convaincu Freya qu’il la déteste, mais en réalité, Baptiste s’est lamentablement épris de cette dernière. Le comble.
La voix grave d’Adam, mi-rocailleuse mi-frêle, extirpe Freya de ses pensées déviantes.
Si on supprime A, le vieillissement ralentit. Si on booste R, on force la régénération. Logiquement, ça tient. Mais il nous manque un déclencheur…
Il tape son stylo contre la table, agacé. Freya croise les bras, l’air las.
On tourne en rond, Adam.
Non, répliqua-t-il sèchement. On est proches. Il nous manque juste un élément.
Il relit l’équation une nouvelle fois. Tout était là. Mathématiquement, tout se tenait.
Si les cellules saines se dégradaient, il suffisait de les compenser. Alors pourquoi avait-il l’impression qu’une variable lui échappait ?
Il griffonne une nouvelle ligne. Puis une autre. Puis encore une autre. Toujours cette même sensation.
Freya poussa un long soupir et se leva.
J’ai besoin d’air.
Adam ne leva même pas les yeux.
Si ça peut t’aider à réfléchir…
Elle attrapa sa veste sans répondre et sortit sans faire le moindre bruit afin de ne pas inquiéter ses parents.
L’air nocturne était froid, emprunt d’une odeur de pluie récente qu’affectionne tout particulièrement Freya. Les boutiques étaient fermées, les lampadaires projetaient des halos tremblants sur le bitume.
Elle marchait sans but, les mains dans les poches, cherchant à retrouver des idées claires. Comme un reset d’ordinateur, finalement.
Freya ?
Elle s’arrêta net et se retourna.
Ismaël se tenait là, à quelques mètres, une bouteille d’eau à la main, l’air à la fois surpris et amusé.
Brun, la peau hâlée malgré le froid hivernal, il était du genre à attirer l’attention sans chercher à le faire. Même sous la lumière blafarde des lampadaires, ses traits restaient nets, comme sculptés par l’ombre et la lumière. Mais ce qui la troublait le plus, c’était son regard - des yeux sombres qui semblaient toujours la transpercer, comme s’ils cherchaient quelque chose sous la surface.
Tu traînes dehors toute seule à cette heure-ci ?
C’est toi qui me dis ça ?
Il esquissa un sourire en coin et haussa une épaule.
J’étais dans le coin.
“Comme d’habitude”, ricane-t-elle intérieurement. Depuis six mois, Ismaël est partout. Le meilleur ami d’Adam, toujours fourré à la maison, parfois juste pour discuter, parfois pour rester coincé avec eux dans des débats interminables. Mais lui, au moins, avait du mérite. Contrairement à Baptiste, il imposait un respect qu’elle ne ressentait pas pour l’héritier Natif, à qui tout tombait dans les mains sans effort, sans talent.
Il fit tourner la bouteille glacée entre ses doigts avant de la lui tendre.
Tiens. Tu fais une tête à avoir oublié de boire depuis des heures.
Elle n’avait même pas soif. Malgré tout, elle prit la bouteille et en but une gorgée.
Merci, Dr Desanya.
Toujours.
Il la regarda un instant, puis glissa les mains dans les poches de sa veste.
Freya détourna les yeux, fixant un point imaginaire sur l’asphalte. C’était toujours comme ça avec lui. Un regard trop appuyé, et elle sentait son cœur battre un peu trop fort.
Et Adam ? Il a enfin trouvé une formule pour conquérir le monde ?
Freya esquissa un sourire.
Pas encore. Mais il y croit dur comme fer.
Et toi ? demanda-t-il, plus sérieux.
J’ai l’impression qu’on tourne autour de la réponse. Comme si elle était là, juste sous mon nez, mais que je refusais de la voir. J’arrive pas à mettre le doigt dessus.
Il hocha lentement la tête.
Ça m’arrive souvent, aussi. On cherche quelque chose de compliqué alors que la réponse est plus simple qu’on le pense.
Elle le fixa, troublée. C’était exactement ça.
Il faut prendre du recul, c’est tout, répond-elle doucement.
Un silence s’installa, ni pesant ni gênant. Juste une pause dans le flot de ses pensées.
Bon, dit-il en reculant d’un pas, je vais te laisser cogiter en paix.
Il esquissa un sourire, un peu plus réservé cette fois.
Rentre pas trop tard, sinon Adam va croire que je t’ai kidnappée.
C’est impossible, répliqua-t-elle en croisant les bras. De toute façon, il n’a sûrement même pas remarqué mon absence.
Il rit doucement, hocha la tête et tourna les talons. Freya le regarda s’éloigner, puis baissa les yeux vers la bouteille.
Elle devait rentrer. Revoir l’équation. Creuser encore. Parce que cette fois, elle ne laisserait pas la réponse lui échapper.
Chapitre 10 - Ad vitam aeternam
L’été touche à sa fin, caniculaire et épuisant, marquant la fin de la première expérience professionnelle des jumeaux Celsina. En quelques semaines, Freya et Adam en ont vu de toutes les couleurs, plongés dans un monde bien loin de leurs attentes.
Adam, lui, s’en sortait plutôt bien. Le jeune brun respectait scrupuleusement les horaires de sa convention de stage, ni plus ni moins. Ses tâches correspondaient à ce qu’on lui avait promis, et ses collègues – certains devenus des amis – se montraient bienveillants, voire solidaires. Ou peut-être simplement charitables, comme le suggérait Freya avec une pointe d’amertume.
Freya, en revanche, avait été reléguée au rang de femme à tout faire, et ce sans la moindre reconnaissance. La raison ? Une promesse, un rêve au bout des doigts : un hypothétique transfert universitaire vers Paris-Cité, appuyé par Monsieur Ostorm en personne. Une opportunité inespérée, à condition de ne jamais révéler la véritable nature des recherches de l’institut – le transhumanisme. Pourtant, à l’aube du dernier trimestre de l’année, cette promesse restait lettre morte.
Pendant deux mois, Freya avait joué les gardiennes du laboratoire, ouvrant et fermant les portes, accueillant les agents d’entretien – tous Navigants, bien sûr – qui devaient terminer leur travail avant l’arrivée des premiers cadres Natifs. Ensuite, elle se dirigeait invariablement vers le bureau de Nicolas, un capharnaüm qui lui arrachait à chaque fois un soupir exaspéré. « Il est cinglé, ce mec », se répétait-elle en contemplant le magnifique bureau de teck, jonché de paquets de cigarettes éparpillés et de bouteilles d’alcool, certaines vides, d’autres brisées contre les murs.
À neuf heures tapantes, le bureau devait être impeccable – comme le jour de son entretien. Les techniciens de surface n’ayant pas accès à l’espace de travail du « Vieux » – un sobriquet qu’il détestait –, cette tâche revenait à Freya. Une marque de confiance, disait-on. Une corvée, pensait-elle. Une fois le bureau nettoyé, elle s’attaquait aux courriers électroniques et autres sollicitations, anticipant l’arrivée de Nicolas. Elle s’amusait parfois des lettres de fans du génie fou, rivalisant d’absurdité pour attirer son attention. Autrefois, c’était Baptiste qui s’en chargeait – étonnant, pour l’héritier de l’empire Ostorm –, mais il avait joyeusement refilé cette tâche à la jeune stagiaire.
Et ce n’était que le début de sa journée. Nicolas ne manquait jamais une occasion de solliciter sa « prodigieuse stagiaire », que ce soit pour des enjeux professionnels ou des caprices personnels : prendre rendez-vous chez son médecin esthétique, jouer les psychologues pour ce sexagénaire pétri de nostalgie, ou courir après des dossiers urgents. Freya devait être disponible en tout temps, réduisant ses interactions avec Adam à quelques rares moments volés.
Mais Freya savait susciter les passions. Baptiste, l’héritier des Ostorm, semblait tout aussi subjugué par elle. Malheureusement pour lui, Freya n’avait d’yeux que pour un autre – qui l’ignorait superbement. Pourtant, Baptiste ne perdait pas espoir. Il avait même commencé à lui proposer son aide pour des tâches normalement réservées aux Navigants, une faveur que Freya acceptait sans scrupule, n’hésitant pas à demander l’accès à des zones interdites.
Et c’est ainsi qu’elle se retrouva aujourd’hui dans le salon des archives, grâce au badge universel que Baptiste lui avait prêté. Une pièce immense, remplie de dossiers empilés jusqu’au plafond et d’énormes machines informatiques – des serveurs de stockage physique – qui faisaient grimper la température. Freya observa son environnement d’un pas hésitant. Les archives étaient classées par thématique, siècle et décennie, le tout rangé par ordre alphabétique.
« Heureusement que je n’ai pas eu à trier ce bazar », songea-t-elle en parcourant les étagères.
Elle errait par curiosité, sans but précis. Après tout, elle connaissait déjà les dossiers et projets en cours – qu’elle ne pouvait de toute façon pas partager avec Adam, même si ce dernier ne pouvait s’empêcher, chaque soir, d’insister pour grappiller quelques informations croustillantes sur les études en cours.
C’est alors que son téléphone sonna. Nicolas. Encore.
Oui, allô, Nicolas ? Vous avez besoin de quoi ?
Oui, Freya, euh… j’ai besoin de quinze impressions en format A1, finition satinée, en couleur et avec les bords bien droits. Je t’envoie les documents. C’est confidentiel, alors recouvre-les correctement.
Freya soupira.
Je vous fais ça après ma pause déjeuner, je…
Non, non ! s’écria-t-il. J’en ai besoin dans dix minutes ! Le… l’autre… le type de la Santé va arriver, et… euh… bref, vite !
Nicolas raccrocha sèchement. Freya rebroussa chemin, exaspérée. Ces tâches insignifiantes alourdissaient ses journées, l’empêchant de se concentrer sur ce qui comptait vraiment.
Mais avant de quitter le salon, quelque chose attira son attention : une boîte à musique en bois de rose, posée sur une étagère poussiéreuse. « Que fait-elle ici ? Elle est sublime… » Intriguée, elle s’en empara délicatement et l’ouvrit. À l’intérieur, un post-it jaune délavé portait l’inscription « Ad vitam æternam », collé sur un petit boîtier argenté verrouillé par un code à trois chiffres.
Instinctivement, Freya essaya les combinaisons classiques : « 000 », « 123 », « 321 ». Sans succès. N’ayant pas le temps de s’attarder mais brûlant de curiosité, elle glissa le boîtier dans la poche de son pantalon en lin.
Soudain, des coups violents résonnèrent à la porte.
Freya, bordel, mais qu’est-ce que tu fabriques ?
La voix de Baptiste, dure et inhabituelle, la fit sursauter.
Je te demande pardon ?
Pourquoi as-tu touché à la boîte à musique ?
Freya déglutit, sentant son cœur battre plus vite. Les coups contre la porte résonnaient comme des battements de tambour dans le silence oppressant du salon des archives. Elle jeta un regard furtif à la boîte à musique en bois de rose, maintenant vide, et se demanda si Baptiste connaissait l’existence du boîtier argenté.
Freya, ouvre cette porte ! cria-t-il, sa voix mêlant colère et inquiétude.
Elle hésita une seconde, puis répondit d’un ton calme, presque détaché :
Je n’ai rien touché.
Arrête de mentir. Laisse-moi entrer.
Non.
Les coups redoublèrent, plus violents cette fois. Freya serra les poings, essayant de garder son sang-froid. Elle savait qu’elle ne pouvait pas tenir longtemps.
Tu te crois plus maligne que les autres ? lança Baptiste, sa voix empreinte d’une frustration grandissante. On a un système d’alarme pour ces pièces rares. Je sais que tu y as touché.
Freya ferma les yeux un instant, maudissant intérieurement son manque de prudence. “La RFID... Bien sûr qu’il y en a partout. Ce taré a pensé à tout.”
Il est sûrement défectueux, rétorqua-t-elle d’une voix qu’elle espérait assurée. Ce n’est pas une science exacte, tu sais.
Un silence suivit, puis la voix de Baptiste se fit plus douce, presque suppliante :
Freya, s’il te plaît. Laisse-moi entrer.
Elle soupira, sachant qu’elle ne pouvait plus gagner du temps. Avec une lenteur calculée, elle tourna la clé et ouvrit la porte. Baptiste entra aussitôt, son regard balayant la pièce avant de se poser sur la boîte à musique. Il s’en empara avec une précipitation qui trahissait son anxiété.
Où est le boîtier ? demanda-t-il, les yeux plongés dans les siens.
Freya haussa les épaules, feignant l’innocence.
Quel boîtier ?
Baptiste soupira, visiblement agacé.
Freya, je sais quand tu me mens. Alors, si tu veux éviter des problèmes, dis-moi simplement où est le petit boîtier argenté qui était dedans.
Tu penses que tes menaces me font peur ? pouffe-t-elle.
Freya… Je ne te menace pas, je t’avertis.
Freya cherche une porte de sortie.
T’es en train de perdre ton temps et le mien. Ton père a besoin que je fasse des impressions pour lui, là, il en a b…
Freya, stop, l’interrompit-il sèchement, je m’en occuperai. Dis-moi où est le boîtier.
Freya baissa les yeux, semblant hésiter, puis sortit le boîtier de sa poche et le tendit à Baptiste. Il le prit avec un soulagement palpable, le contemplant un instant avant de le glisser dans la poche gauche de son blazer en coton.
Merci, murmura-t-il, comme s’il venait d’éviter une catastrophe.
Freya le regarda, perplexe.
Pourquoi tu ne le remets pas dans la boîte à musique ?
Baptiste esquissa un sourire énigmatique.
Parce que je vais le cacher ailleurs, loin de tes yeux curieux.
Elle fronça les sourcils, déterminée à en savoir plus.
Il a quoi de spécial, ce boîtier ?
Le visage de Baptiste s’assombrit instantanément.
Tu ne veux pas savoir.
Freya ne lâcha pas prise.
Il y avait écrit “ad vitam aeternam”. Je sais ce que ça veut dire, et je sais sur quoi vous travaillez ici. Ce n’est rien de nouveau.
Baptiste la fixa, son expression devenant presque menaçante.
Alors c’est tout ce que tu dois savoir.
Freya sentit une bouffée de frustration monter en elle. Elle ne pouvait pas en rester là. La fin justfie les moyens.
Baptiste ?
Avant qu’il ne puisse réagir, elle s’avança, saisit sa nuque et plongea ses yeux dans les siens. Pendant un instant, tout sembla s’arrêter. Puis, sans réfléchir, elle l’embrassa.
Qu’est-ce que…
Avant qu’il ait pu finir sa phrase, Freya déposa un baiser sur les lèvres de l’homme qui représentait jusqu’ici tout ce qu’elle exécrait. En un éclair, et pendant un instant de perdition, elle glissa sa main droite vers la poche du jeune homme, à la recherche du précieux boîtier, Baptiste ne se doutant de rien - le temps et l’espace s’étant arrêtés pour lui. Une fois l’opération terminée, Freya l’asséna d’un violent coup afin de le repousser, laissant le jeune homme dans une lourde empreinte d’incompréhension.
Les yeux azur de Baptiste se sont recouverts d’un voile noir de déception. Pendant un court instant, Freya sentit un manteau de culpabilité se parer de son âme - jamais elle n’aurait pensé devoir en arriver là, mais sa voix intérieure lui hurlait de trouver une solution pour parvenir à s’emparer du boîtier inconnu.
Baptiste, je n’aurais vraiment pas dû. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris.
Moi non plus. Tu as raison, on aurait pas dû.
Les sourcils de Freya s’élèvent.
Mais tu n’as rien fait. C’est de ma faute.
Non, soupira le jeune Ostorm, je n’aurais pas dû créer cette proximité avec toi. Je ne devrais même pas te parler. Tu n’es qu’une stagiaire. Navigante, qui plus est.
“Waouh. C’est vraiment un sale type, j’avais bien raison.”
Oui, je ne suis qu’une Navigante.
Baptiste hocha la tête, silencieux.
Je pense que tu devrais rentrer chez toi, je m’occuperai de tes tâches du jour.
Freya profite de cette honte feinte pour quitter le salon à grands pas. Elle se saisit de son téléphone et prévient Nicolas, par texto, qu’elle sera absente cet après-midi, pour “raison de santé” et que Baptiste prendra le relais sur toutes ses tâches. Après tout, c’est de sa faute - s’il ne lui avait pas confié son badge, rien de tout ça ne serait arrivé. Freya peut s’occuper de percer le secret du boîtier mystérieux.
Avant cela, quelqu’un doit être prévenu.
Chapitre 9 - Ambitions
Baptiste Ostorm est d’un charisme indéniable. Le jeune homme de vingt-six ans parvient à captiver naturellement n’importe quel auditoire ; dans une pièce bondée, il parvient à imposer le silence.
Ce n’est pas pour rien qu’il est le parrain de la promotion 2029 des stagiaires de l’institut de son père. La rumeur laisse dire que, bien que le népotisme ait de longs jours devant lui, c’est bel et bien pour ses qualités et son brillant esprit que Baptiste a été désigné comme tuteur de cette moisson de stagiaires d’été. Comme son père, le Natif excelle en sciences médicales - il rédige en ce moment-même sa thèse de recherche portant sur la multiplication autonome des cellules souches dans le cadre du traitement de maladies jusque-là incurables. Une véritable révolution, à l’entendre. Les financements provenant exclusivement de l’IRAT, on peut venir à se demander quelle est la véritable raison d’être de cet institut.
Adam est, comme tous les autres stagiaires, extrêmement admiratif du parcours de Baptiste. En plus de démontrer d’immenses qualités intellectuelles, le jeune Ostorm maîtrise avec brio l’art primaire de l’Homme : l’art oratoire.
Un avis que Freya ne partage absolument pas.
S’il n’était pas né Natif, il n’aurait rien eu de tout ça, grommelle Freya en avalant sauvagement son plat de pâtes. Le mec part avec un bonus dans sa vie, encore heureux qu’il réussisse.
Certes, mais l’intelligence, il ne la sort pas de son père, ni de sa lignée, rétorque Adam. Il reste brillant.
Pfff, mouais. Si on avait eu les mêmes moyens on serait sur le sommet du monde, aussi.
On le sera bientôt, ricane le jumeau.
Jamais autant, Adam, jamais.
Victoria interrompt la conversation.
Freya, cesse d’être négative, s’il te plait. Ton frère a besoin d’encouragements…
Freya lance à sa mère un regard fixe rempli de colère avant de choisir le silence pour quitter la table.
Tu vas où, comme ça ? l’interpelle son père.
Je vais dormir, j’ai plus faim. Et puis, je me lève tôt demain.
Ah bon ? Pourquoi faire ? l’interroge Victoria.
J’ai un entretien, pour un stage.
Mais c’est super ! s’exclame la mère de famille, pourquoi ne nous l’as pas dit plus tôt ?
Freya marque une pause.
Je viens de l’apprendre.
Adam lance un drôle de regard à sa sœur. Il sait quand elle ment, ou du moins, quand elle modifie la vérité à sa guise. N’ayant pas la force de la confronter, il se contente de lui asséner un sourire poli d’encouragements avant d’aller, à son tour, se coucher.
***
Le temps est de moins en moins respirable - dès neuf heures du matin, le thermomètre affiche près de trente degrés. Il est difficile de s’habiller convenablement - aux yeux de l’IRAT - sans risquer l’insolation ou le coup de chaleur.
Aujourd’hui, Adam n’en a que faire : une chemise en lin, légère, fera largement l’affaire. Au diable les “qu’en dira-t-on”, il sait qu’il n’a déjà plus rien à prouver - en à peine deux semaines, son tuteur, ainsi que les différents responsables d'unités opérationnelles, ne tarissent d’éloges à son égard. “Plutôt rare, pour un Navigant”, est la phrase préférée de ces derniers. Pour Adam, c’est un compliment à double face.
Comme à son accoutumée, le jeune Celsina passe son badge afin d’ouvrir les immenses portes de verres qui habillent le hall d’entrée.
Aujourd’hui, il fait face à son double.
Mais qu’est-ce que tu fous là ? s’étrangle Adam.
Freya se tient là, debout, une pochette à rabats dans les bras, au beau milieu du couloir de l’IRAT - pourtant accessible que par badge. Deux mondes se bousculent dans l’esprit d’Adam : “pourquoi, ma sœur jumelle, est-elle sur MON lieu de travail ?”.
J’ai rendez-vous avec monsieur Ostorm.
Tu te fous de moi ? s’écrie Adam. C’est ça, ton entretien ? Et puis, tu le détestais pas, hier ?
Freya déglutit.
Je parle de son père.
Adam manque de s’étrangler une seconde fois avant de reprendre ses esprits.
Comment c’est possible ? Qu’est-ce que tu racontes ? Qui t’a fait entrer ?
Adam, je ne comprends pas ta réaction, soupire Freya. J’ai réussi à avoir un entretien après avoir littéralement harcelé le laboratoire.
P…Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Parce que je savais que tu réagirais comme ça.
Le jumeau baisse la tête, l’air honteux. “Bravo, tu lui as donné raison.” se répète-t-il en boucle.
Comment ça, tu les a harcelés ?
J’ai appelé le standard tous les matins et tous les soirs, j’ai envoyé des courriers avec accusé de réception absolument tous les jours, sourit Freya. Tout mon salaire est parti dans ces fichues enveloppes. Tu sais combien c’est cher ou pas ? Je suis ruinée, c’est…
Et comme ça, ils t’ont rappelé ? le coupe Adam.
Pas totalement. J’ai aussi envoyé des mails à Baptiste, en me présentant…
Adam voit rouge.
Comment t’as eu son mail ?
Adam…
Comment ?
J’aurais pu le deviner toute seule, hein.
Freya admet à demi-mot avoir fouillé l’ordinateur de son frère jumeau, à la recherche de l’adresse mail du tuteur de ce dernier.
J’ai dit que j’étais ta sœur.
Les yeux d’Adam sortent presque de ses orbites.
On a le même nom de famille, n’abuse pas, souffle Freya. Je voulais leur montrer que t’étais pas le seul Navigant fréquentable qui existe. Visiblement, ça a marché.
Pourquoi mon stage, Freya ? Pourquoi pas celui d’Erica, ou d’Ismaël ? C’est parce qu’ils t’ont jetée de Paris Cité que tu cherches à tout faire comme moi ?
La bouche de la jeune femme s’entrouve de stupéfaction, et ses yeux se parent de discrètes larmes. Avant qu’elle ne puisse rétorquer, Baptiste l’interpelle.
Mademoiselle Celsina… B…Bonjour…
Adam fronce les sourcils. Depuis quand Baptiste bégaye face à une inconnue ?
Bonjour Baptiste, le coupe Adam. Je suis content de voir que ma soeur a un entretien ici aujourd’hui.
Ah, salut Adam, soupire le jeune Natif, je t’avais pas vu. Oui, c’est super, pour l’inclusion des Navigants…
Baptiste se tourne de nouveau vers Freya.
Bienvenue, mademoiselle… Je suis monsieur Ostorm, le… le fils… euh… le bras droit de Nicolas.
Bonjour monsieur, echantée, répond-elle sèchement. Je vous suis.
Adam ne comprend rien à la scène qui se déroule sous ses yeux. Il n’avait jamais vu Baptiste si déstabilisé, encore moins devant une Navigante - si tant est qu’il en a côtoyé dans sa vie.
Baptiste est encore plus décontenancé - à vrai dire, il ne s’attendait pas à voir une Navigante aussi bien apprêtée. Freya est impeccablement habillée. Un ensemble blanc immaculé l’habille de ses épaules à ses chevilles, ne laissant apparaître que quelques centimètres de sa peau légèrement hâlée. Cette dernière est d’ailleurs teintée d’ornements d’apparence dorée - alors qu’il s’agit d’acier inoxydable - qui l’habillent de lumière à chacun de ses pas. Les ondulations de sa chevelure retombent délicatement entre ses deux omoplates à l’aide d’une queue de cheval parfaitement ficelée. En plus de cela, la jeune femme est dotée d’une beauté florissante qui ne laisse que très peu de personnes indifférentes. Seulement voilà, jusqu’à présent, aucune âme n’avait osé poser son regard sur la Navigante qu’elle est - mais vêtue ainsi, à la manière d’une Native, Freya fait tourner des têtes - et pas n’importe laquelle.
C’est bien pour cela que Baptiste préfère garder le silence le temps du trajet jusqu’au bureau de son père. Une fois arrivés à destination, le jeune Ostorm s’efface en toute discrétion, comme intimidé d’avoir croisé le céleste chemin de la jeune Navigante.
Mademoiselle Celsina, je vous, prie, entrez, s’exclame Nicolas.
Freya s’exécute. A la vue de son interlocuteur, une moue d’étonnement se dessine sur son visage.
Nicolas Ostorm est un homme extrêmement discret. On ne voit que très rarement son faciès, même dans les journaux. Il apparaît très souvent en public vêtu d’un masque, ou d’un chapeau - parfois les deux.
Aujourd’hui, Freya comprend pourquoi.
Les pommettes du président de l’IRAT semblent gonflées aux injections, et sa peau est tellement tirée qu’elle reflète le lustre de la pièce sur ses joues. “La lutte anti-âge a de beaux jours devant elle”, ricane intérieurement Freya.
Quelle désolation, n’est-ce pas ? lance Nicolas.
Freya sursaute.
Pardon ?
Le temps qui passe. Le temps, tout court, soupire Nicolas. Vous n’aimeriez pas figer le temps pour le vivre tel qu’il est, au lieu de courir après les richesses de ce bas monde ?
Freya ne comprend pas ce qui est en train de se jouer devant ses yeux.
Oui, sans doute. Mais ce n’est pas possible.
Avez-vous peur de vieillir ?
“Moins que toi, c’est sûr”.
Non. Vieillir est une chance.
Nicolas Ostorm éclate de rire.
Ça se voit que vous êtes jeune, mademoiselle Celsina.
Et vous, utopiste.
Freya met sa main devant sa bouche juste après avoir laissé filer une énième pensée intrusive. Raté.
Ah oui, et en quoi ? s’étonne Nicolas.
“Bon, foutu pour foutu. Au pire, si j’ai pas le stage, Adam sera heureux. Voilà.”
Il est impossible de stopper le temps qui passe, tout comme il est impossible de stopper le vieillissement.
Vous insultez le travail de ma vie.
Non. Je parle de vieillissement. Il est inévitable. Comme le temps qui passe.
Nicolas Ostorm pousse un soupir.
Savez-vous ce que signifie IRAT ?
Institut de Recherche Anti-Âge, rétorque Freya du tac au tac.
Vous vous trompez.
Freya fronce les sourcils.
Si vous pensez qu’on investit des millions d’euros dans de la recherche anti-âge à destination de natives qui ne supportent pas de voir trois ridules sur leur front, vous vous trompez.
Euh…
Je répète : que signifie IRAT ?
Freya ne s’était jamais interrogée sur la signification de cet illustre acronyme, surtout lorsque ce dernier est explicitement détaillé sur le site internet de l’institut.
Les yeux de la jeune Navigante s’activent frénétiquement, comme s’ils cherchaient la réponse dans les recoins des synapses de la jumelle Celsina. Nicolas Ostorm ricane, encore, à la vue de cette réaction.
Il me semble que vous êtes douée en improvisation, lance-t-il.
“Qu’est-ce qu’il raconte ? Improvisation ? Ca date du lycée, ça, pendant les cours d’art oratoire. Je me souviens même plus du dernier suj…”
Transhumanisme, lâche Freya spontanément.
Nicolas sourit de plus belle, donnant l’impression que ses pommettes vont exploser.
Bienvenue à l’IRAT, mademoiselle Celsina. Enfin, Freya.
Chapitre 8 - Yang
Sixième. Sur près de 3600 étudiants. Adam n’en croit pas ses yeux.
Et pourtant, c’est bien son nom qui est affiché parmi la liste des valeureux étudiants en première année d’études médicales - et qui décrochent, de fait, le précieux sésame nécessaire à l’entrée en deuxième année.
Une part d’Adam ne parvient pas à conscientiser cette réussite ; à vrai dire, le jeune homme pensait que la colonne “classement” était erronée, et correspondait en réalité au coefficient attribué par épreuve. Il n’en est évidemment rien.
Une autre part est assoiffée de réussite et regrette cette sixième place, loin du podium. “Franchement, j’aurais pu être premier, avec un peu plus de travail” pense le jeune prodige en devenir, avant de se ressaisir et de faire preuve de gratitude envers la vie, la création, et le Créateur.
Adam n’appartient à aucune religion en particulier, mais cela ne l’empêche pas de se parer d’une foi inébranlable en une entité innommée qui le protège, le guide et le maintient en vie chaque jour depuis plus de dix-huit ans. Il est intimement convaincu qu’un Créateur unique nous a tous façonnés, et que Lui Seul est au contrôle - il reçoit les bénédictions qu’il mérite.
Ismaël l’extirpe de ses pensées.
Incroyable, c’est incroyable, Adam ! s’écrie le jeune homme.
Al…Alors ? Tu passes aussi ?
YES ! Top 15 !
Les deux amis poussent un cri de joie conjoint avant de s’étreindre, heureux et soulagés qu’une si longue année de travail acharné se soit enfin écoulée. Les heures passées à la bibliothèque universitaire - gratuite et accessible - ont finalement payé pour ces deux brillants Navigants, qui partent tout de même avec un malus de -0.5 point - ce qui peut être décisif au vu du classement extrêmement serré cette année.
Erica et Eden affichent une mine moins joviale. L’une bénéficiait d’un bonus Natif d’un point supplémentaire et l’autre, Navigant, a excellé toute l’année - sauf le jour le plus fatidique de sa vie.
Bye la médecine, soupire Erica.
Arrête, tu peux faire une réclamation, ton père peut t’aider, la rassure Adam.
Super, siffle-t-elle ironiquement.
La jeune blonde souffle et se met immédiatement à composer le numéro de son père - la solution de facilité à toutes les difficultés, si rares soient-elles, qui peuvent croiser son chemin. Une solution qu’Eden ne peut pas envisager au vu de son statut de Navigant. Ses amis et camarades se contentent ainsi, en silence, de lui asséner un sourire de compassion.
Ça y est, c’est pas grave, gromelle le jeune homme, c’est déjà bien d’avoir tenté ma chance.
Tu sais, Freya est très bien à l’Echat…
Adam, franchement, j’ai pas envie d’en parler maintenant, le coupe sèchement Eden. Je ne suis pas sûr de vouloir poursuivre mes études.
Adam le regarde, les yeux écarquillés remplis d’incompréhension. “Comment, en tant que Navigant, peux-tu croire qu’il existe une autre issue que celle des études supérieures ?
Je verrai ce que la vie me réserve, continue Eden.
Ensemble, les trois amis forment un cercle autour de leur cher camarade, au visage terni de déception. Malheureusement, personne ne peut rien pour lui. Il est né de la mauvaise face de la pièce.
Il n’y a pas de deuxième chance pour les Navigants.
***
Adam ne parvient pas à contenir son stress. Après des mois de dur labeur et d’anxiété généralisée, le voilà prêt à enfiler sa blouse de stagiaire au sein d’un des meilleurs laboratoires spécialisés dans la recherche de lutte anti-âge.
Le jeune homme n’a aucun appétit, lui qui était jadis capable d’engloutir l’équivalent de deux repas en un. Sportif de nature, il a toujours eu des besoins caloriques supérieurs à la moyenne.
Sauf ce matin. Nausées et maux de tête valsent dans son organisme, perturbant son fonctionnement habituel.
Mange, Adam. Tu dois tenir la journée, l’implore Victoria.
La mère du jeune prodige est aussi inquiète que lui mais tente - lamentablement - de l’occulter.
Je n’ai pas faim. J’ai envie de vomir.
Le visage - déjà très pâle - d’Adam a perdu un ton supplémentaire, jusqu’à le rendre complètement blafard. En l’espace de trente secondes, le jeune homme accourt vers les toilettes où il tente à multiples reprises de se libérer des nausées qui le parasitent, sans succès. A la place, des litres d’air s’échappent de son oesophage.
Victoria déambule dans le minuscule WC familial d’à peine un mètre carré, aux murs aussi froids que la peau du jeune étudiant. Elle donne à son unique fils un sachet en kraft dans lequel elle lui ordonne de souffler afin de dégager tout le gaz carbonique contenu dans ses poumons. En une minute, Adam reprend ses esprits.
Merci, maman, ça…ça va mieux, soupire Adam, épuisé.
Il faut te calmer, hein, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne vas pas te rendre malade pour un stage, quand même ?
Adam déglutit en baissant les yeux. “C’est exactement ce qu’il m’arrive. Je ne contrôle rien, je n’y peux rien. J’ai peur…”
Non, bien-sûr que non, se reprend Adam.
Ben alors ! On se ressaisit, et on avance ! Fissa !
Oui, merci maman. Pour le sac.
Victoria sourit avant de quitter la pièce. L’heure tourne, et il ne faudrait pas que le jeune homme arrive en retard lors de son premier jour de stage. On n’a qu’une seule chance de faire une bonne première impression. Sans tarder, il se dirige vers la salle de bain - à peine éclairée - afin de se rincer rapidement le visage, de former une coiffure présentable et d’enfiler sa première tenue de stagiaire : une chemise bleu clair, qui appartient à son père - elle a d’ailleurs été cousue par Zinelli, qui était férue de couture - ainsi qu’un pantalon à pinces gris foncé. Pour les chaussures, il se contente d’une paire de baskets blanches. De toute manière, il n’en a pas d’autres. Ainsi vêtu, il se dirige rapidement vers son arrêt de bus qui le dépose en quarante cinq minutes au bâtiment principal de l’IRAT.
“Waouh…” pense Adam. Le siège du laboratoire est situé rue Soufflot, laissant une vue imprenable sur le majestueux Panthéon, qui parvient à stupéfaire quiconque croise son regard. Ébahi par la beauté des lieux, Adam ne se laisse pourtant pas distraire et rejoint directement l’accueil de l’immeuble d’un blanc immaculé aux moulures impeccables.
A l’intérieur, une trentaine d’autres stagiaires attendent avachis sur les innombrables canapés de velours qui habillent le hall d’entrée. Adam croit halluciner ; hommes comme femmes, ils sont tous vêtus de la même manière : une chemise blanche, un pantalon noir, et des mocassins en cuir brillant. Les femmes portent un béret rouge, les hommes un gris. C’est à se demander si le port d’un uniforme n’était pas un prérequis.
Bonjour, madame, je m’appelle Adam Celsina, je suis stagiaire, lance timidement le prodige à l’hôtesse d’accueil.
Bonjour jeune homme, votre carte NP s’il vous plaît.
NP ?
Navigant Professionnel, souffle la quinquagénaire.
Je.. je ne l’ai pas reçue.
“Comment sait-elle ?” se questionne Adam avant de ricaner face à la candeur de son interrogation - il est le seul à ne pas être habillé comme les autres.
Vous ne pouvez pas accéder au bâtiment sans cette carte, monsieur Celsina.
Je… comment je fais…
Des gouttes de sueur perlent sur son front.
Vous devez attendre de la recevoir. Normalement, ç’aurait dû être le cas. Êtes-vous certain d’être inscrit ici ?
Le cœur d’Adam bat la chamade. “Evidemment, c’était trop beau pour être vrai. Comment le prestigieux IRAT aurait pu s’intéresser à un misérable Navigant de banlieue parisienne ?”
Oui. Adam Celsina. C-E-L-S-I-N-A. Je suis à Paris Cité.
Je ne vous trouve pas, c’est bizarre.
L’hôtesse blonde se saisit de son téléphone tout en mâchant de manière ostentatoire son chewing-gum à la fraise. Adam, quant à lui, est au bord du malaise.
Madame Pechevert, bonjour, vous allez bien ?
Un homme à peine plus âgé qu’Adam déboule en apostrophant l’hôtesse sans introduction. Cette dernière ne semble pas étonnée - au contraire, un immense sourire se dessine sur son visage.
Oh, bonjour Baptiste, comment allez-vous ? Et votre père ?
Très bien, je vous remercie. Y a-t-il un problème avec cet élève ? Nous devons lancer la visite des lieux.
Adam ne saisit rien de la situation. A vrai dire, il n’a pas l’énergie pour.
C’est visiblement un Navigant qui tente de se faire passer pour un stagiaire ici, grogne-t-elle.
Vous vous appelez comment ? s’adresse le grand brun à Adam.
Adam Celsina.
Celsina ? Ça ne me dit rien. Vous êtes à Paris Cité ?
Oui.
L’inconnu fronce les sourcils avant d’avoir un éclair de génie.
Madame Pechevert, essayez “Adam De Cecilia”
L’hôtesse s’exécute sans attendre.
Jeune homme, vous êtes bien né le 3 décembre 2012, et vous résidez à Aguenon ?
Adam pousse un soupir de soulagement avant de hocher la tête.
Ah ah ! Je me disais que “De Cecilia” n’était pas un nom de Navigant. Vu que vous êtes le seul de cette promotion, je me suis rappelé de ce nom - qui n’est finalement pas le vôtre. Bienvenue, Adam Celsina !
M…Merci, monsieur, je crois savoir qui a modifié mon nom de famille…
“Satané chargé de scolarité. Il a vraiment francisé mon nom. J’y crois pas.”
Excusez-moi, monsieur, vous êtes ?
L’homme sourit.
Je suis Baptiste Ostorm, ton parrain de stage. Ravi de faire ta connaissance !
Adam vient de voir son stage sauvé par le fils du directeur d’un des laboratoires les plus prestigieux du monde.
Chapitre 7 - Yin
Le printemps est décidément la meilleure saison de l’année. En tout cas, c’est ce qu’en pense Freya. Les journées s’étendent petit à petit, permettant de grappiller quelques précieuses minutes supplémentaires de vitamine D jusqu’à la tombée de la nuit. Le temps est clément, doux et frais à la fois. Les arbres se parent à nouveau de leurs plus beaux ornements. Les sourires réapparaissent progressivement. Quelle meilleure période que celle-ci ?
L’arrivée de la mi-saison rime avec les examens de fin d’année ainsi qu’à la terrible échéance qui a le pouvoir de pétrifier des milliers d’étudiants : le stage obligatoire en fin de première année.
Pour les Natifs, cela n’est évidemment pas un sujet. Généralement, ce sont les entreprises elles-mêmes qui partent à la recherche de recrues naïves et assoiffées de réussite directement à l’Université. Bien qu’il s’agisse d’un stage obligatoire et non discriminant sur le principe, la réalité est toute autre. Les Navigants se contentent des miettes laissées par leurs collègues au “sang pur”, pendant que ces derniers inscrivent à leur palmarès un nouvel accomplissement prestigieux.
Étrangement, Freya Celsina est plutôt sereine. Pourtant, elle cumule toutes les tares possibles qu’un étudiant puisse collectionner. Navigante dans un établissement public dans un domaine où l’entre-soi fait loi, ses chances d’obtenir un stage, et a fortiori, un stage intéressant, sont quasi nulles, si ce n’est impossible. Fort heureusement, la jeune femme est remplie de ténacité et ne prend pas “Non” comme un refus, mais plutôt comme une opportunité de négocier ; aussi houleuses les discussions peuvent-elles être.
Mademoiselle Celsina, je vous le répète, nous n’avons plus aucune place disponible jusqu’à janvier prochain ! soupire Mme Dayidi.
Madame Dayidi est l’une des nombreuses - inombrables - secrétaires médicales que Freya a contactées.
Je ne vous crois pas ! Mon amie a appelée hier, et bizarrement, il y avait encore un poste de disponible pour elle !
Freya se pince les lèvres. Son mensonge fonctionnera-t-il cette fois ?
Elle a appelé pour quel poste, mademoiselle Celsina ?
Ben, assistante médicale, comme moi ! Tout pareil ! Vous pouvez m’expliquer ?
Un instant.
La quinquagénaire désactive son micro et enclenche la tonalité - insupportable - d’attente du cabinet.
Tu vas voir, elle va me sortir un bobard pour justifier mon refus, grogne Freya.
C’est toi qui es en train de mentir, là, ricane son frère.
Je ne mens pas, j’émets une situation hypothétique très probable, mais n’ayant pas existé, pour d’obtenir une réponse honnête et sincère à ma demande.
Ouais bon tu inventes quoi.
Vas-y toi t’as pas besoin de tout ça et tu te la ramènes. T’as même pas commencé à chercher que je sais que tu vas trouver avant moi, gromelle la jeune femme.
C’est pas en mentant que tu vas trouver.
T’en sais rien. Faut mentir aux menteurs.
Freya lance un regard noir à son frère avant de soupirer d’exaspération.
Mademoiselle Celsina ? Vous parlez à qui ?
La jeune femme se teint de rouge. Adam, quant à lui, est au bord de l’esclaffage.
Oh. J’ai dû oublier de couper mon micro… bredouille Freya.
Oui, très certainement. Je vous confirme donc que nous n’avons pas de place pour vous.
Je v…
La tonalité de bip retentit dans les oreilles de la jeune femme, marquant la clôture de cette désolante tentative.
Bien fait, ça t’apprendra, ricane Adam.
La jeune femme se contente d’asséner à son cher frère un regard ébène avant de tapoter un énième numéro de téléphone sur l’écran de son smartphone. “Je sais pas pour qui il se prend celui-là, ça y est il étudie à Paris il en peut plus, vieux mec, va”.
Arrête d’avoir le seum, ça te va pas, reprend Adam, comme s’il avait entendu les pensées de sa sœur.
Ça me saoule, c’est pas contre toi… C’est juste que je sais que je vais galérer et me retrouver sans rien. Erica a déjà trouvé ou pas ?
Euh…
Adam se gratte la tête. Erica a trouvé son stage avant même que les conventions n’aient été distribuées - son père l’a rapidement placée dans un des meilleurs centres hospitaliers de cancérologie de Paris. Cependant, Freya n’en sait absolument rien - et la jeune blonde a sommé Adam de ne rien dire à cette dernière, de peur d’éveiller des soupçons d’envie chez la jeune Navigante - qui se trouve être sa meilleure amie.
Non, pas encore, enfin… elle a des pistes, évidemment, mais… rien de signé, encore…
Ok t’es en train de me mentir. Elle a été prise où ?
Nulle part, gromelle Adam.
Déclare.
Bon, ok, elle a été prise à l’Institut Curie.
Le visage de Freya pâlit de jalousie. “Quoi ? Depuis quand elle s’intéresse à l’oncologie, celle-là ? Et elle a vraiment cru qu’Adam me le cacherait ? J’en reviens pas.”
Ok, tant mieux pour elle, rétorque-t-elle sèchement.
Tu ne sais rien, Freya, s’il te plait ?
Non, je ne dirai rien. J’attends.
Il est difficile d’admettre éprouver de l’envie envers quelqu’un de son entourage, encore plus lorsqu’il s’agit de sa meilleure amie d’enfance à qui tout réussit depuis le plus jeune âge.
“Bravo pour ton stage, Erica. J’espère que tu sauras faire preuve de transparence envers les patients que tu auras à gérer. Je sais que c’est difficile pour toi, mais avec un peu d’efforts, tu y parviendras”.
La jeune femme se pince les lèvres. Finalement, son pouce se contentera seulement de frôler la touche “envoyer” de son téléphone, non pas par peur de représailles envers son frère, mais pour éviter de briser la confiance que sa meilleure amie a envers lui. Peut-être qu’elle pourra continuer à en extirper quelques informations.
Je sais que je vais trouver, souffle Freya.
Mais oui, t’en fais pas, il y a de la place pour tout le monde, tente de la rassurer son frère.
Non, pas pour moi - mais je vais me la créer, coûte que coûte.
Sans attendre, Freya se saisit non pas de son téléphone portable, mais de l’ordinateur familial presque scotché à la table à manger du salon. Aux grands maux, les grands moyens, pense-t-elle.
Papa, tu peux me faire une lettre de recommandation ?
Abel écarquille un sourcil. Il n’avait plus entendu cette phrase depuis des années.
Euh… Pour quoi faire, ma fille ?
Pour mon stage. Tu étais haut gradé, ça vaut quelque chose.
Oui, mais ma chérie, ce n’est plus le…
Je m’en fous, la coupe Freya. Ce sera une lettre anonymisée, s’il le faut.
Le père de famille regarde sa fille avec un air confus. Quelle utilité que de rédiger une lettre de recommandation anonyme dans une société où le patronyme pèse plus que toute autre chose ?
J…je vais te la faire, bien-sûr.
Freya remet à son père l’ordinateur portable prêt à l’emploi. Elle ignore si cela lui sera bénéfique dans ses recherches, mais elle n’a rien à perdre.
Merci papa.
Les deux Celsina échangent un sourire chaleureux avant de vaquer chacun à leurs occupations, lorsque la sonnerie du téléphone d’Adam se mit à résonner dans tout l’appartement. Il ne fallut que quelques secondes aux membres de la famille pour comprendre qu’il s’agissait - encore une fois - d’une bonne nouvelle pour le jeune prodige. Les Navigants reçoivent très peu d’appels.
Bon, Adam ne va pas t’en demander une, je pense, soupire Freya.
Sois heureuse pour ton frère. Sa victoire, c’est ta victoire aussi.
Freya lève les yeux au ciel et s’empresse d’enfiler baskets et gilet avant de se diriger vers la porte d’entrée. Il est bientôt seize heures et son shift va bientôt commencer.
Papa, c’était un laboratoire de recherche ! Ils veulent me rencontrer tout à l’heure, s’écrie Adam.
Dieu merci, soupire Abel. Lequel ? Il est connu ?
Freya reste un instant dans l'entrebâillement de la porte pour tendre l’oreille.
Il n’est pas très connu, c’est l’IRAT… I-R-A-T… Institut de Recherche Anti Age… Ce n’est pas ce que j’avais en tête, mais pourquoi pas ! C’est rémunéré !
La jeune Navigante claque la porte derrière elle. En un éclair, elle ressort son smartphone, recherche “IRAT Paris” et tombe directement sur le site dudit laboratoire. Situés à Paris, près du Panthéon, ils se focalisent sur la recherche en cosmétiques anti-âge “Pfff, tu m’étonnes qu’ils l’aient appelé, qui veut faire ça, sérieusement ?” ricane-t-elle en son for intérieur. Puis son rire interne s’estompe peu à peu en découvrant les modalités offertes aux stagiaires, notamment aux étudiants de Paris-Cité :
“PROGRAMME ACCÉLÉRATEUR DE CARRIÈRE
Stage d’initiation de 3 mois destiné aux étudiants en sciences médicales : Paris, Londres, ou Madrid.
Stage de césure de 6 mois l’année suivante pour les étudiants éligibles (voir conditions ci-dessous) : Paris, Londres, ou Madrid.
Stage de fin d’études à l’issue du parcours universitaire de l’étudiant, selon la branche choisie à l’Université. Ce stage garantit une embauche à l’issue du parcours universitaire de l’étudiant.
Les étudiants retenus bénéficient :
D’une carte Navigant Professionnel, donnant accès à de nombreux avantages
De points bonus accordés chaque semestre, permettant la validation de crédits ECTS professionnalisants
D’un revenu mensuel dès le premier stage
D’une prise en charge totale des frais de déplacement et d’installation en cas de relocalisation
De l’exonération des frais de scolarité l’année suivant le stage, dans le cadre des stages longs
Seuls les étudiants Navigants des Universités Paris-Cité, Paris-Panthéon et Paris-Grenelle sont éligibles. Exception faite aux étudiants Natifs d’autres Universités.”
La jeune femme prend une claque. Adam ne sera pas simplement une énième ressource de laboratoire accumulant les tâches répétitives sans intérêt, mais bel et bien un étudiant Navigant traité comme un Natif, à l’avenir radieux et sécurisé.
“S’il l’a eu, alors moi aussi je l’aurai. Sa victoire est ma victoire. Papa ne ment jamais.