Chapitre 10 - Ad vitam aeternam

L’été touche à sa fin, caniculaire et épuisant, marquant la fin de la première expérience professionnelle des jumeaux Celsina. En quelques semaines, Freya et Adam en ont vu de toutes les couleurs, plongés dans un monde bien loin de leurs attentes.  

Adam, lui, s’en sortait plutôt bien. Le jeune brun respectait scrupuleusement les horaires de sa convention de stage, ni plus ni moins. Ses tâches correspondaient à ce qu’on lui avait promis, et ses collègues – certains devenus des amis – se montraient bienveillants, voire solidaires. Ou peut-être simplement charitables, comme le suggérait Freya avec une pointe d’amertume.  

Freya, en revanche, avait été reléguée au rang de femme à tout faire, et ce sans la moindre reconnaissance. La raison ? Une promesse, un rêve au bout des doigts : un hypothétique transfert universitaire vers Paris-Cité, appuyé par Monsieur Ostorm en personne. Une opportunité inespérée, à condition de ne jamais révéler la véritable nature des recherches de l’institut – le transhumanisme. Pourtant, à l’aube du dernier trimestre de l’année, cette promesse restait lettre morte.  

Pendant deux mois, Freya avait joué les gardiennes du laboratoire, ouvrant et fermant les portes, accueillant les agents d’entretien – tous Navigants, bien sûr – qui devaient terminer leur travail avant l’arrivée des premiers cadres Natifs. Ensuite, elle se dirigeait invariablement vers le bureau de Nicolas, un capharnaüm qui lui arrachait à chaque fois un soupir exaspéré. « Il est cinglé, ce mec », se répétait-elle en contemplant le magnifique bureau de teck, jonché de paquets de cigarettes éparpillés et de bouteilles d’alcool, certaines vides, d’autres brisées contre les murs.  

À neuf heures tapantes, le bureau devait être impeccable – comme le jour de son entretien. Les techniciens de surface n’ayant pas accès à l’espace de travail du « Vieux » – un sobriquet qu’il détestait –, cette tâche revenait à Freya. Une marque de confiance, disait-on. Une corvée, pensait-elle. Une fois le bureau nettoyé, elle s’attaquait aux courriers électroniques et autres sollicitations, anticipant l’arrivée de Nicolas. Elle s’amusait parfois des lettres de fans du génie fou, rivalisant d’absurdité pour attirer son attention. Autrefois, c’était Baptiste qui s’en chargeait – étonnant, pour l’héritier de l’empire Ostorm –, mais il avait joyeusement refilé cette tâche à la jeune stagiaire.  

Et ce n’était que le début de sa journée. Nicolas ne manquait jamais une occasion de solliciter sa « prodigieuse stagiaire », que ce soit pour des enjeux professionnels ou des caprices personnels : prendre rendez-vous chez son médecin esthétique, jouer les psychologues pour ce sexagénaire pétri de nostalgie, ou courir après des dossiers urgents. Freya devait être disponible en tout temps, réduisant ses interactions avec Adam à quelques rares moments volés.  

Mais Freya savait susciter les passions. Baptiste, l’héritier des Ostorm, semblait tout aussi subjugué par elle. Malheureusement pour lui, Freya n’avait d’yeux que pour un autre – qui l’ignorait superbement. Pourtant, Baptiste ne perdait pas espoir. Il avait même commencé à lui proposer son aide pour des tâches normalement réservées aux Navigants, une faveur que Freya acceptait sans scrupule, n’hésitant pas à demander l’accès à des zones interdites. 

Et c’est ainsi qu’elle se retrouva aujourd’hui dans le salon des archives, grâce au badge universel que Baptiste lui avait prêté. Une pièce immense, remplie de dossiers empilés jusqu’au plafond et d’énormes machines informatiques – des serveurs de stockage physique – qui faisaient grimper la température. Freya observa son environnement d’un pas hésitant. Les archives étaient classées par thématique, siècle et décennie, le tout rangé par ordre alphabétique.  

« Heureusement que je n’ai pas eu à trier ce bazar », songea-t-elle en parcourant les étagères.  

Elle errait par curiosité, sans but précis. Après tout, elle connaissait déjà les dossiers et projets en cours – qu’elle ne pouvait de toute façon pas partager avec Adam, même si ce dernier ne pouvait s’empêcher, chaque soir, d’insister pour grappiller quelques informations croustillantes sur les études en cours. 

C’est alors que son téléphone sonna. Nicolas. Encore.  

  • Oui, allô, Nicolas ? Vous avez besoin de quoi ?  

  • Oui, Freya, euh… j’ai besoin de quinze impressions en format A1, finition satinée, en couleur et avec les bords bien droits. Je t’envoie les documents. C’est confidentiel, alors recouvre-les correctement. 

Freya soupira.  

  • Je vous fais ça après ma pause déjeuner, je…  

  • Non, non ! s’écria-t-il. J’en ai besoin dans dix minutes ! Le… l’autre… le type de la Santé va arriver, et… euh… bref, vite ! 

Nicolas raccrocha sèchement. Freya rebroussa chemin, exaspérée. Ces tâches insignifiantes alourdissaient ses journées, l’empêchant de se concentrer sur ce qui comptait vraiment.  

Mais avant de quitter le salon, quelque chose attira son attention : une boîte à musique en bois de rose, posée sur une étagère poussiéreuse. « Que fait-elle ici ? Elle est sublime… » Intriguée, elle s’en empara délicatement et l’ouvrit. À l’intérieur, un post-it jaune délavé portait l’inscription « Ad vitam æternam », collé sur un petit boîtier argenté verrouillé par un code à trois chiffres.  

Instinctivement, Freya essaya les combinaisons classiques : « 000 », « 123 », « 321 ». Sans succès. N’ayant pas le temps de s’attarder mais brûlant de curiosité, elle glissa le boîtier dans la poche de son pantalon en lin.  

Soudain, des coups violents résonnèrent à la porte. 

  • Freya, bordel, mais qu’est-ce que tu fabriques ? 

La voix de Baptiste, dure et inhabituelle, la fit sursauter.

  • Je te demande pardon ?  

  • Pourquoi as-tu touché à la boîte à musique ?  

Freya déglutit, sentant son cœur battre plus vite. Les coups contre la porte résonnaient comme des battements de tambour dans le silence oppressant du salon des archives. Elle jeta un regard furtif à la boîte à musique en bois de rose, maintenant vide, et se demanda si Baptiste connaissait l’existence du boîtier argenté.  

  • Freya, ouvre cette porte ! cria-t-il, sa voix mêlant colère et inquiétude.  

Elle hésita une seconde, puis répondit d’un ton calme, presque détaché :  

  • Je n’ai rien touché. 

  • Arrête de mentir. Laisse-moi entrer. 

  • Non. 

Les coups redoublèrent, plus violents cette fois. Freya serra les poings, essayant de garder son sang-froid. Elle savait qu’elle ne pouvait pas tenir longtemps.  

  • Tu te crois plus maligne que les autres ?  lança Baptiste, sa voix empreinte d’une frustration grandissante. On a un système d’alarme pour ces pièces rares. Je sais que tu y as touché.   

Freya ferma les yeux un instant, maudissant intérieurement son manque de prudence. “La RFID... Bien sûr qu’il y en a partout. Ce taré a pensé à tout.”

  • Il est sûrement défectueux, rétorqua-t-elle d’une voix qu’elle espérait assurée. Ce n’est pas une science exacte, tu sais. 

Un silence suivit, puis la voix de Baptiste se fit plus douce, presque suppliante :  

  • Freya, s’il te plaît. Laisse-moi entrer. 

Elle soupira, sachant qu’elle ne pouvait plus gagner du temps. Avec une lenteur calculée, elle tourna la clé et ouvrit la porte. Baptiste entra aussitôt, son regard balayant la pièce avant de se poser sur la boîte à musique. Il s’en empara avec une précipitation qui trahissait son anxiété.  

  • Où est le boîtier ?  demanda-t-il, les yeux plongés dans les siens.  

Freya haussa les épaules, feignant l’innocence.  

  • Quel boîtier ? 

Baptiste soupira, visiblement agacé.  

  • Freya, je sais quand tu me mens. Alors, si tu veux éviter des problèmes, dis-moi simplement où est le petit boîtier argenté qui était dedans.

  • Tu penses que tes menaces me font peur ? pouffe-t-elle. 

  • Freya… Je ne te menace pas, je t’avertis. 

Freya cherche une porte de sortie. 

  • T’es en train de perdre ton temps et le mien. Ton père a besoin que je fasse des impressions pour lui, là, il en a b… 

  • Freya, stop, l’interrompit-il sèchement, je m’en occuperai. Dis-moi où est le boîtier. 

Freya baissa les yeux, semblant hésiter, puis sortit le boîtier de sa poche et le tendit à Baptiste. Il le prit avec un soulagement palpable, le contemplant un instant avant de le glisser dans la poche gauche de son blazer en coton.  

  • Merci, murmura-t-il, comme s’il venait d’éviter une catastrophe.  

Freya le regarda, perplexe.  

  • Pourquoi tu ne le remets pas dans la boîte à musique ? 

Baptiste esquissa un sourire énigmatique.  

  • Parce que je vais le cacher ailleurs, loin de tes yeux curieux. 

Elle fronça les sourcils, déterminée à en savoir plus.  

  • Il a quoi de spécial, ce boîtier ?  

Le visage de Baptiste s’assombrit instantanément.

  • Tu ne veux pas savoir.

Freya ne lâcha pas prise.  

  • Il y avait écrit “ad vitam aeternam”. Je sais ce que ça veut dire, et je sais sur quoi vous travaillez ici. Ce n’est rien de nouveau. 

Baptiste la fixa, son expression devenant presque menaçante.  

  • Alors c’est tout ce que tu dois savoir. 

Freya sentit une bouffée de frustration monter en elle. Elle ne pouvait pas en rester là. La fin justfie les moyens. 

  • Baptiste ?   

Avant qu’il ne puisse réagir, elle s’avança, saisit sa nuque et plongea ses yeux dans les siens. Pendant un instant, tout sembla s’arrêter. Puis, sans réfléchir, elle l’embrassa. 

  • Qu’est-ce que… 

Avant qu’il ait pu finir sa phrase, Freya déposa un baiser sur les lèvres de l’homme qui représentait jusqu’ici tout ce qu’elle exécrait. En un éclair, et pendant un instant de perdition, elle glissa sa main droite vers la poche du jeune homme, à la recherche du précieux boîtier, Baptiste ne se doutant de rien - le temps et l’espace s’étant arrêtés pour lui. Une fois l’opération terminée, Freya l’asséna d’un violent coup afin de le repousser, laissant le jeune homme dans une lourde empreinte d’incompréhension.

Les yeux azur de Baptiste se sont recouverts d’un voile noir de déception. Pendant un court instant, Freya sentit un manteau de culpabilité se parer de son âme - jamais elle n’aurait pensé devoir en arriver là, mais sa voix intérieure lui hurlait de trouver une solution pour parvenir à s’emparer du boîtier inconnu. 

  • Baptiste, je n’aurais vraiment pas dû. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris.

  • Moi non plus. Tu as raison, on aurait pas dû. 

Les sourcils de Freya s’élèvent. 

  • Mais tu n’as rien fait. C’est de ma faute. 

  • Non, soupira le jeune Ostorm, je n’aurais pas dû créer cette proximité avec toi. Je ne devrais même pas te parler. Tu n’es qu’une stagiaire. Navigante, qui plus est. 

“Waouh. C’est vraiment un sale type, j’avais bien raison.”

  • Oui, je ne suis qu’une Navigante. 

Baptiste hocha la tête, silencieux. 

  • Je pense que tu devrais rentrer chez toi, je m’occuperai de tes tâches du jour. 

Freya profite de cette honte feinte pour quitter le salon à grands pas. Elle se saisit de son téléphone et prévient Nicolas, par texto, qu’elle sera absente cet après-midi, pour “raison de santé” et que Baptiste prendra le relais sur toutes ses tâches. Après tout, c’est de sa faute - s’il ne lui avait pas confié son badge, rien de tout ça ne serait arrivé. Freya peut s’occuper de percer le secret du boîtier mystérieux.

Avant cela, quelqu’un doit être prévenu.

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