Chapitre 7 - Yin
Le printemps est décidément la meilleure saison de l’année. En tout cas, c’est ce qu’en pense Freya. Les journées s’étendent petit à petit, permettant de grappiller quelques précieuses minutes supplémentaires de vitamine D jusqu’à la tombée de la nuit. Le temps est clément, doux et frais à la fois. Les arbres se parent à nouveau de leurs plus beaux ornements. Les sourires réapparaissent progressivement. Quelle meilleure période que celle-ci ?
L’arrivée de la mi-saison rime avec les examens de fin d’année ainsi qu’à la terrible échéance qui a le pouvoir de pétrifier des milliers d’étudiants : le stage obligatoire en fin de première année.
Pour les Natifs, cela n’est évidemment pas un sujet. Généralement, ce sont les entreprises elles-mêmes qui partent à la recherche de recrues naïves et assoiffées de réussite directement à l’Université. Bien qu’il s’agisse d’un stage obligatoire et non discriminant sur le principe, la réalité est toute autre. Les Navigants se contentent des miettes laissées par leurs collègues au “sang pur”, pendant que ces derniers inscrivent à leur palmarès un nouvel accomplissement prestigieux.
Étrangement, Freya Celsina est plutôt sereine. Pourtant, elle cumule toutes les tares possibles qu’un étudiant puisse collectionner. Navigante dans un établissement public dans un domaine où l’entre-soi fait loi, ses chances d’obtenir un stage, et a fortiori, un stage intéressant, sont quasi nulles, si ce n’est impossible. Fort heureusement, la jeune femme est remplie de ténacité et ne prend pas “Non” comme un refus, mais plutôt comme une opportunité de négocier ; aussi houleuses les discussions peuvent-elles être.
Mademoiselle Celsina, je vous le répète, nous n’avons plus aucune place disponible jusqu’à janvier prochain ! soupire Mme Dayidi.
Madame Dayidi est l’une des nombreuses - inombrables - secrétaires médicales que Freya a contactées.
Je ne vous crois pas ! Mon amie a appelée hier, et bizarrement, il y avait encore un poste de disponible pour elle !
Freya se pince les lèvres. Son mensonge fonctionnera-t-il cette fois ?
Elle a appelé pour quel poste, mademoiselle Celsina ?
Ben, assistante médicale, comme moi ! Tout pareil ! Vous pouvez m’expliquer ?
Un instant.
La quinquagénaire désactive son micro et enclenche la tonalité - insupportable - d’attente du cabinet.
Tu vas voir, elle va me sortir un bobard pour justifier mon refus, grogne Freya.
C’est toi qui es en train de mentir, là, ricane son frère.
Je ne mens pas, j’émets une situation hypothétique très probable, mais n’ayant pas existé, pour d’obtenir une réponse honnête et sincère à ma demande.
Ouais bon tu inventes quoi.
Vas-y toi t’as pas besoin de tout ça et tu te la ramènes. T’as même pas commencé à chercher que je sais que tu vas trouver avant moi, gromelle la jeune femme.
C’est pas en mentant que tu vas trouver.
T’en sais rien. Faut mentir aux menteurs.
Freya lance un regard noir à son frère avant de soupirer d’exaspération.
Mademoiselle Celsina ? Vous parlez à qui ?
La jeune femme se teint de rouge. Adam, quant à lui, est au bord de l’esclaffage.
Oh. J’ai dû oublier de couper mon micro… bredouille Freya.
Oui, très certainement. Je vous confirme donc que nous n’avons pas de place pour vous.
Je v…
La tonalité de bip retentit dans les oreilles de la jeune femme, marquant la clôture de cette désolante tentative.
Bien fait, ça t’apprendra, ricane Adam.
La jeune femme se contente d’asséner à son cher frère un regard ébène avant de tapoter un énième numéro de téléphone sur l’écran de son smartphone. “Je sais pas pour qui il se prend celui-là, ça y est il étudie à Paris il en peut plus, vieux mec, va”.
Arrête d’avoir le seum, ça te va pas, reprend Adam, comme s’il avait entendu les pensées de sa sœur.
Ça me saoule, c’est pas contre toi… C’est juste que je sais que je vais galérer et me retrouver sans rien. Erica a déjà trouvé ou pas ?
Euh…
Adam se gratte la tête. Erica a trouvé son stage avant même que les conventions n’aient été distribuées - son père l’a rapidement placée dans un des meilleurs centres hospitaliers de cancérologie de Paris. Cependant, Freya n’en sait absolument rien - et la jeune blonde a sommé Adam de ne rien dire à cette dernière, de peur d’éveiller des soupçons d’envie chez la jeune Navigante - qui se trouve être sa meilleure amie.
Non, pas encore, enfin… elle a des pistes, évidemment, mais… rien de signé, encore…
Ok t’es en train de me mentir. Elle a été prise où ?
Nulle part, gromelle Adam.
Déclare.
Bon, ok, elle a été prise à l’Institut Curie.
Le visage de Freya pâlit de jalousie. “Quoi ? Depuis quand elle s’intéresse à l’oncologie, celle-là ? Et elle a vraiment cru qu’Adam me le cacherait ? J’en reviens pas.”
Ok, tant mieux pour elle, rétorque-t-elle sèchement.
Tu ne sais rien, Freya, s’il te plait ?
Non, je ne dirai rien. J’attends.
Il est difficile d’admettre éprouver de l’envie envers quelqu’un de son entourage, encore plus lorsqu’il s’agit de sa meilleure amie d’enfance à qui tout réussit depuis le plus jeune âge.
“Bravo pour ton stage, Erica. J’espère que tu sauras faire preuve de transparence envers les patients que tu auras à gérer. Je sais que c’est difficile pour toi, mais avec un peu d’efforts, tu y parviendras”.
La jeune femme se pince les lèvres. Finalement, son pouce se contentera seulement de frôler la touche “envoyer” de son téléphone, non pas par peur de représailles envers son frère, mais pour éviter de briser la confiance que sa meilleure amie a envers lui. Peut-être qu’elle pourra continuer à en extirper quelques informations.
Je sais que je vais trouver, souffle Freya.
Mais oui, t’en fais pas, il y a de la place pour tout le monde, tente de la rassurer son frère.
Non, pas pour moi - mais je vais me la créer, coûte que coûte.
Sans attendre, Freya se saisit non pas de son téléphone portable, mais de l’ordinateur familial presque scotché à la table à manger du salon. Aux grands maux, les grands moyens, pense-t-elle.
Papa, tu peux me faire une lettre de recommandation ?
Abel écarquille un sourcil. Il n’avait plus entendu cette phrase depuis des années.
Euh… Pour quoi faire, ma fille ?
Pour mon stage. Tu étais haut gradé, ça vaut quelque chose.
Oui, mais ma chérie, ce n’est plus le…
Je m’en fous, la coupe Freya. Ce sera une lettre anonymisée, s’il le faut.
Le père de famille regarde sa fille avec un air confus. Quelle utilité que de rédiger une lettre de recommandation anonyme dans une société où le patronyme pèse plus que toute autre chose ?
J…je vais te la faire, bien-sûr.
Freya remet à son père l’ordinateur portable prêt à l’emploi. Elle ignore si cela lui sera bénéfique dans ses recherches, mais elle n’a rien à perdre.
Merci papa.
Les deux Celsina échangent un sourire chaleureux avant de vaquer chacun à leurs occupations, lorsque la sonnerie du téléphone d’Adam se mit à résonner dans tout l’appartement. Il ne fallut que quelques secondes aux membres de la famille pour comprendre qu’il s’agissait - encore une fois - d’une bonne nouvelle pour le jeune prodige. Les Navigants reçoivent très peu d’appels.
Bon, Adam ne va pas t’en demander une, je pense, soupire Freya.
Sois heureuse pour ton frère. Sa victoire, c’est ta victoire aussi.
Freya lève les yeux au ciel et s’empresse d’enfiler baskets et gilet avant de se diriger vers la porte d’entrée. Il est bientôt seize heures et son shift va bientôt commencer.
Papa, c’était un laboratoire de recherche ! Ils veulent me rencontrer tout à l’heure, s’écrie Adam.
Dieu merci, soupire Abel. Lequel ? Il est connu ?
Freya reste un instant dans l'entrebâillement de la porte pour tendre l’oreille.
Il n’est pas très connu, c’est l’IRAT… I-R-A-T… Institut de Recherche Anti Age… Ce n’est pas ce que j’avais en tête, mais pourquoi pas ! C’est rémunéré !
La jeune Navigante claque la porte derrière elle. En un éclair, elle ressort son smartphone, recherche “IRAT Paris” et tombe directement sur le site dudit laboratoire. Situés à Paris, près du Panthéon, ils se focalisent sur la recherche en cosmétiques anti-âge “Pfff, tu m’étonnes qu’ils l’aient appelé, qui veut faire ça, sérieusement ?” ricane-t-elle en son for intérieur. Puis son rire interne s’estompe peu à peu en découvrant les modalités offertes aux stagiaires, notamment aux étudiants de Paris-Cité :
“PROGRAMME ACCÉLÉRATEUR DE CARRIÈRE
Stage d’initiation de 3 mois destiné aux étudiants en sciences médicales : Paris, Londres, ou Madrid.
Stage de césure de 6 mois l’année suivante pour les étudiants éligibles (voir conditions ci-dessous) : Paris, Londres, ou Madrid.
Stage de fin d’études à l’issue du parcours universitaire de l’étudiant, selon la branche choisie à l’Université. Ce stage garantit une embauche à l’issue du parcours universitaire de l’étudiant.
Les étudiants retenus bénéficient :
D’une carte Navigant Professionnel, donnant accès à de nombreux avantages
De points bonus accordés chaque semestre, permettant la validation de crédits ECTS professionnalisants
D’un revenu mensuel dès le premier stage
D’une prise en charge totale des frais de déplacement et d’installation en cas de relocalisation
De l’exonération des frais de scolarité l’année suivant le stage, dans le cadre des stages longs
Seuls les étudiants Navigants des Universités Paris-Cité, Paris-Panthéon et Paris-Grenelle sont éligibles. Exception faite aux étudiants Natifs d’autres Universités.”
La jeune femme prend une claque. Adam ne sera pas simplement une énième ressource de laboratoire accumulant les tâches répétitives sans intérêt, mais bel et bien un étudiant Navigant traité comme un Natif, à l’avenir radieux et sécurisé.
“S’il l’a eu, alors moi aussi je l’aurai. Sa victoire est ma victoire. Papa ne ment jamais.