Chapitre 9 - Ambitions
Baptiste Ostorm est d’un charisme indéniable. Le jeune homme de vingt-six ans parvient à captiver naturellement n’importe quel auditoire ; dans une pièce bondée, il parvient à imposer le silence.
Ce n’est pas pour rien qu’il est le parrain de la promotion 2029 des stagiaires de l’institut de son père. La rumeur laisse dire que, bien que le népotisme ait de longs jours devant lui, c’est bel et bien pour ses qualités et son brillant esprit que Baptiste a été désigné comme tuteur de cette moisson de stagiaires d’été. Comme son père, le Natif excelle en sciences médicales - il rédige en ce moment-même sa thèse de recherche portant sur la multiplication autonome des cellules souches dans le cadre du traitement de maladies jusque-là incurables. Une véritable révolution, à l’entendre. Les financements provenant exclusivement de l’IRAT, on peut venir à se demander quelle est la véritable raison d’être de cet institut.
Adam est, comme tous les autres stagiaires, extrêmement admiratif du parcours de Baptiste. En plus de démontrer d’immenses qualités intellectuelles, le jeune Ostorm maîtrise avec brio l’art primaire de l’Homme : l’art oratoire.
Un avis que Freya ne partage absolument pas.
S’il n’était pas né Natif, il n’aurait rien eu de tout ça, grommelle Freya en avalant sauvagement son plat de pâtes. Le mec part avec un bonus dans sa vie, encore heureux qu’il réussisse.
Certes, mais l’intelligence, il ne la sort pas de son père, ni de sa lignée, rétorque Adam. Il reste brillant.
Pfff, mouais. Si on avait eu les mêmes moyens on serait sur le sommet du monde, aussi.
On le sera bientôt, ricane le jumeau.
Jamais autant, Adam, jamais.
Victoria interrompt la conversation.
Freya, cesse d’être négative, s’il te plait. Ton frère a besoin d’encouragements…
Freya lance à sa mère un regard fixe rempli de colère avant de choisir le silence pour quitter la table.
Tu vas où, comme ça ? l’interpelle son père.
Je vais dormir, j’ai plus faim. Et puis, je me lève tôt demain.
Ah bon ? Pourquoi faire ? l’interroge Victoria.
J’ai un entretien, pour un stage.
Mais c’est super ! s’exclame la mère de famille, pourquoi ne nous l’as pas dit plus tôt ?
Freya marque une pause.
Je viens de l’apprendre.
Adam lance un drôle de regard à sa sœur. Il sait quand elle ment, ou du moins, quand elle modifie la vérité à sa guise. N’ayant pas la force de la confronter, il se contente de lui asséner un sourire poli d’encouragements avant d’aller, à son tour, se coucher.
***
Le temps est de moins en moins respirable - dès neuf heures du matin, le thermomètre affiche près de trente degrés. Il est difficile de s’habiller convenablement - aux yeux de l’IRAT - sans risquer l’insolation ou le coup de chaleur.
Aujourd’hui, Adam n’en a que faire : une chemise en lin, légère, fera largement l’affaire. Au diable les “qu’en dira-t-on”, il sait qu’il n’a déjà plus rien à prouver - en à peine deux semaines, son tuteur, ainsi que les différents responsables d'unités opérationnelles, ne tarissent d’éloges à son égard. “Plutôt rare, pour un Navigant”, est la phrase préférée de ces derniers. Pour Adam, c’est un compliment à double face.
Comme à son accoutumée, le jeune Celsina passe son badge afin d’ouvrir les immenses portes de verres qui habillent le hall d’entrée.
Aujourd’hui, il fait face à son double.
Mais qu’est-ce que tu fous là ? s’étrangle Adam.
Freya se tient là, debout, une pochette à rabats dans les bras, au beau milieu du couloir de l’IRAT - pourtant accessible que par badge. Deux mondes se bousculent dans l’esprit d’Adam : “pourquoi, ma sœur jumelle, est-elle sur MON lieu de travail ?”.
J’ai rendez-vous avec monsieur Ostorm.
Tu te fous de moi ? s’écrie Adam. C’est ça, ton entretien ? Et puis, tu le détestais pas, hier ?
Freya déglutit.
Je parle de son père.
Adam manque de s’étrangler une seconde fois avant de reprendre ses esprits.
Comment c’est possible ? Qu’est-ce que tu racontes ? Qui t’a fait entrer ?
Adam, je ne comprends pas ta réaction, soupire Freya. J’ai réussi à avoir un entretien après avoir littéralement harcelé le laboratoire.
P…Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
Parce que je savais que tu réagirais comme ça.
Le jumeau baisse la tête, l’air honteux. “Bravo, tu lui as donné raison.” se répète-t-il en boucle.
Comment ça, tu les a harcelés ?
J’ai appelé le standard tous les matins et tous les soirs, j’ai envoyé des courriers avec accusé de réception absolument tous les jours, sourit Freya. Tout mon salaire est parti dans ces fichues enveloppes. Tu sais combien c’est cher ou pas ? Je suis ruinée, c’est…
Et comme ça, ils t’ont rappelé ? le coupe Adam.
Pas totalement. J’ai aussi envoyé des mails à Baptiste, en me présentant…
Adam voit rouge.
Comment t’as eu son mail ?
Adam…
Comment ?
J’aurais pu le deviner toute seule, hein.
Freya admet à demi-mot avoir fouillé l’ordinateur de son frère jumeau, à la recherche de l’adresse mail du tuteur de ce dernier.
J’ai dit que j’étais ta sœur.
Les yeux d’Adam sortent presque de ses orbites.
On a le même nom de famille, n’abuse pas, souffle Freya. Je voulais leur montrer que t’étais pas le seul Navigant fréquentable qui existe. Visiblement, ça a marché.
Pourquoi mon stage, Freya ? Pourquoi pas celui d’Erica, ou d’Ismaël ? C’est parce qu’ils t’ont jetée de Paris Cité que tu cherches à tout faire comme moi ?
La bouche de la jeune femme s’entrouve de stupéfaction, et ses yeux se parent de discrètes larmes. Avant qu’elle ne puisse rétorquer, Baptiste l’interpelle.
Mademoiselle Celsina… B…Bonjour…
Adam fronce les sourcils. Depuis quand Baptiste bégaye face à une inconnue ?
Bonjour Baptiste, le coupe Adam. Je suis content de voir que ma soeur a un entretien ici aujourd’hui.
Ah, salut Adam, soupire le jeune Natif, je t’avais pas vu. Oui, c’est super, pour l’inclusion des Navigants…
Baptiste se tourne de nouveau vers Freya.
Bienvenue, mademoiselle… Je suis monsieur Ostorm, le… le fils… euh… le bras droit de Nicolas.
Bonjour monsieur, echantée, répond-elle sèchement. Je vous suis.
Adam ne comprend rien à la scène qui se déroule sous ses yeux. Il n’avait jamais vu Baptiste si déstabilisé, encore moins devant une Navigante - si tant est qu’il en a côtoyé dans sa vie.
Baptiste est encore plus décontenancé - à vrai dire, il ne s’attendait pas à voir une Navigante aussi bien apprêtée. Freya est impeccablement habillée. Un ensemble blanc immaculé l’habille de ses épaules à ses chevilles, ne laissant apparaître que quelques centimètres de sa peau légèrement hâlée. Cette dernière est d’ailleurs teintée d’ornements d’apparence dorée - alors qu’il s’agit d’acier inoxydable - qui l’habillent de lumière à chacun de ses pas. Les ondulations de sa chevelure retombent délicatement entre ses deux omoplates à l’aide d’une queue de cheval parfaitement ficelée. En plus de cela, la jeune femme est dotée d’une beauté florissante qui ne laisse que très peu de personnes indifférentes. Seulement voilà, jusqu’à présent, aucune âme n’avait osé poser son regard sur la Navigante qu’elle est - mais vêtue ainsi, à la manière d’une Native, Freya fait tourner des têtes - et pas n’importe laquelle.
C’est bien pour cela que Baptiste préfère garder le silence le temps du trajet jusqu’au bureau de son père. Une fois arrivés à destination, le jeune Ostorm s’efface en toute discrétion, comme intimidé d’avoir croisé le céleste chemin de la jeune Navigante.
Mademoiselle Celsina, je vous, prie, entrez, s’exclame Nicolas.
Freya s’exécute. A la vue de son interlocuteur, une moue d’étonnement se dessine sur son visage.
Nicolas Ostorm est un homme extrêmement discret. On ne voit que très rarement son faciès, même dans les journaux. Il apparaît très souvent en public vêtu d’un masque, ou d’un chapeau - parfois les deux.
Aujourd’hui, Freya comprend pourquoi.
Les pommettes du président de l’IRAT semblent gonflées aux injections, et sa peau est tellement tirée qu’elle reflète le lustre de la pièce sur ses joues. “La lutte anti-âge a de beaux jours devant elle”, ricane intérieurement Freya.
Quelle désolation, n’est-ce pas ? lance Nicolas.
Freya sursaute.
Pardon ?
Le temps qui passe. Le temps, tout court, soupire Nicolas. Vous n’aimeriez pas figer le temps pour le vivre tel qu’il est, au lieu de courir après les richesses de ce bas monde ?
Freya ne comprend pas ce qui est en train de se jouer devant ses yeux.
Oui, sans doute. Mais ce n’est pas possible.
Avez-vous peur de vieillir ?
“Moins que toi, c’est sûr”.
Non. Vieillir est une chance.
Nicolas Ostorm éclate de rire.
Ça se voit que vous êtes jeune, mademoiselle Celsina.
Et vous, utopiste.
Freya met sa main devant sa bouche juste après avoir laissé filer une énième pensée intrusive. Raté.
Ah oui, et en quoi ? s’étonne Nicolas.
“Bon, foutu pour foutu. Au pire, si j’ai pas le stage, Adam sera heureux. Voilà.”
Il est impossible de stopper le temps qui passe, tout comme il est impossible de stopper le vieillissement.
Vous insultez le travail de ma vie.
Non. Je parle de vieillissement. Il est inévitable. Comme le temps qui passe.
Nicolas Ostorm pousse un soupir.
Savez-vous ce que signifie IRAT ?
Institut de Recherche Anti-Âge, rétorque Freya du tac au tac.
Vous vous trompez.
Freya fronce les sourcils.
Si vous pensez qu’on investit des millions d’euros dans de la recherche anti-âge à destination de natives qui ne supportent pas de voir trois ridules sur leur front, vous vous trompez.
Euh…
Je répète : que signifie IRAT ?
Freya ne s’était jamais interrogée sur la signification de cet illustre acronyme, surtout lorsque ce dernier est explicitement détaillé sur le site internet de l’institut.
Les yeux de la jeune Navigante s’activent frénétiquement, comme s’ils cherchaient la réponse dans les recoins des synapses de la jumelle Celsina. Nicolas Ostorm ricane, encore, à la vue de cette réaction.
Il me semble que vous êtes douée en improvisation, lance-t-il.
“Qu’est-ce qu’il raconte ? Improvisation ? Ca date du lycée, ça, pendant les cours d’art oratoire. Je me souviens même plus du dernier suj…”
Transhumanisme, lâche Freya spontanément.
Nicolas sourit de plus belle, donnant l’impression que ses pommettes vont exploser.
Bienvenue à l’IRAT, mademoiselle Celsina. Enfin, Freya.